22 mai
2013

Tournai : la Grand'Place, témoin de l'Histoire

En parlant d'elle, certains la désignent sous le vocable de "forum tournaisien" en référence à cette place de Rome où le peuple s'assemblait, véritable centre religieux, commercial et juridique de la cité, haut lieu de la vie publique. Il est vrai que notre Grand'Place a vu se dérouler de multiples évènements, heureux et malheureux, représentations de la mentalité de l'époque.

Nous allons la découvrir depuis le moyen-âge jusqu'à nos jours, huit siècles marqués tout autant par des faits violents que par des festivités somptueuses.

Les origines.

A l'époque gallo-romaine, son emplacement actuel était situé hors des murs de la cité comme le prouve la présence d'un cimetière romain qui s'étendait jusqu'à la rue Perdue. Peut-être même y trouvait-on un ustrinum où étaient réduits en cendres des corps avant que ne leur soit donné une ultime sépulture.  

La place actuelle apparaît au moyen-âge, on l'appelle alors le Grand'Marché et on y tient les marchés au blé, aux pommes, au poisson, on y note également la présence de fripiers. Ce marché prendra le nom de Marché de l'Empereur, un terme encore utilisé naguère dans les avis officiels publiés par l'édilité tournaisienne. 

Dès le moyen-âge

Notre histoire commence par une rébellion. Le deuxième jour d'avril 1307, l'évêque Gui de Boulogne (1301-1324) tient avec les magistrats et les curés, un synode où il fut résolu de prélever une nouvelle contribution sur le peuple. La nouvelle à peine connue, les tisserands, les foulons et autres gens de métiers se rassemblèrent sur la Grand'Marché et s'opposèrent violemment à la perception de cet impôt en rouant de coups les percepteurs et en s'attaquant même aux portes de la ville qu'ils jetèrent dans les fossés. Le lendemain, ils se massèrent à nouveau sur la place, s'emparèrent des enseignes déposées chez les connétables, arrêtèrent les magistrats et forcèrent les gens riches à figurer dans leurs rangs. Cette ardeur fut rapidement refroidie par une violente tempête accompagnée de torrents de pluie, durant la nuit, la foudre tomba sur l'église Saint-Piat. A la suite de ces évènements qu'on désigna sous le nom de "Révolte des foulons" du 2 avril 1307, les électeurs choisirent de nouveaux magistrats, on effectua une enquête et on bannit les coupables. L'histoire ne nous dit pas si l'impôt fut maintenu !

D'étranges pélerins

Quarante-deux ans plus tard, en août 1349, on vit apparaître sur la Grand'Place tournaisienne des gens venus de Flandre et d'Allemagne portant sur leurs vêtements une camisole, sans manches, populairement désignée sous le nom de "cloche". Sur le dos de celle-ci était cousue une croix rouge. Pendant 33 jours et demi, au rythme de deux fois par jour, ces singuliers personnages se battaient au moyen de lanières, un fouet appelé "scorgie". Ils formaient une secte désignée sous le nom de "Flagellants", car, pour eux, il n'y avait point de salut possible sans châtiment et la rédemption ne s'obtiendrait que grâce à la douleur. La première pénitence qui eut ainsi lieu sur la Grand'Place rassembla pas moins de 565 adeptes locaux du souffrir pour souffrir. 

La guerre de succession.

En 1477, le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, meurt. Tournai est entraînée dans la guerre de succession de Bourgogne. Marie de Bourgogne, fille du duc défunt, entame des négociations avec les Tournaisiens afin d'obtenir leur neutralité dans le conflit qui l'oppose au Roi de France, Louis XI. Des troupes françaises sont introduites,par ruse, dans la ville comme le raconte l'historien Chotin dans son tome II de "L'Histoire de Tournai et du Tournésis". Durant cette guerre qui se déroula de 1477 à 1478, des Leuzois s'étaient flattés de battre les Tournaisiens et s'étaient partagés, à l'avance, les plus belles maisons de la Grand'Place. Mis au courant de ces intentions, les bourgeois de Tournai attaquèrent le château de Leuze, ramenant du bétail et des prisonniers qu'ils exposèrent, ni plus, ni moins, à la vente sur le Grand'Marché. 

L'hôtel du Porcelet.

Au début du XVIe siècle se dressait sur la Grand'Place, une maison considérée comme la plus ancienne de la ville : l'hôtel du Porcelet ou Hôtel du Porc. La légende déclare qu'elle avait été construite sur l'emplacement d'un édifice qui servait d'habitations aux préfets romains. Elle se distinguait des autres constructions par ses tours et le porc en pierre qui la surmontait. En 1506, lors de sa prise de possession de la chaire épiscopale de Tournai, Charles de Haubois (Charles 1er de Hangest, 1501-1525) se présenta au balcon de cet hôtel et donna la bénédiction à plus de vingt mille personnes rassemblées non seulement sur la place mais aussi dans les rues adjacentes. Lors de la prise de Tournai, en 1513, par les Anglais, le monarque Henri VIII reçut le serment de fidélité des habitants sur la Grand'Marché et on dit que, durant son séjour en nos murs, le monarque rassemblait son conseil une fois par semaine dans l'hôtel du Porcelet.

Le tournoi de 1513.

Afin de se rendre populaire, Henri VIII donna un magnifique tournoi sur la Grand'Place. La tente royale, couverte de drap d'or et de velour vert, prenait appui sur le beffroi, lui faisant face était dressé un perron orné des écussons de l'élite de la noblesse anglaise. Les meilleurs cavaliers se mesurèrent sur des chevaux carapaçonnés. Ce tournoi a laissé un souvenir impérissable aux Tournaisiens qui le reconstitueront en 1913 (voir l'article consacré à ce sujet : l'année 1913 sous la loupe). 

La Joyeuse Entrée de Charles Quint

Le 28 novembre 1531, la population tournaisienne attendait fébrilement l'arrivée de Charles Quint (1500-1558). Les Consaux accueillirent à la porte Marvis celui qui venait d'être couronné à Bologne. Deux jours plus tard, on salua l'arrivée de la soeur de l'empereur, Marie de Hongrie. Du 2 au 5 décembre se tint un chapitre de la Toison d'Or durant lequel vingt-trois seigneurs reçurent le prestigieux collier. 

La Joyeuse Entrée de Philippe II.

Le 7 août 1549, la Grand'Place va à nouveau servir de décor pour une nouvelle Joyeuse Entrée, celle de Philippe II (1527-1598), fils et successeur de Charles Quint. Le forum tournaisien est décoré de tentures aux couleurs de l'Espagne, on y représente l'histoire de David terrassant Goliath et consacrant son fils Salomon, roi d'Israël et également une scène montrant Charles Quint remettant la couronne d'Espagne à son fils. La juxtaposition savamment orchestrée de deux évènements de façon à montrer au peuple que le Roi a reçu son pouvoir de Dieu.

Autres spectacles, vingt ans plus tard.

Le bon roi Philippe accueilli avec enthousiasme par la population tournaisienne va montrer une face bien sombre de sa personnalité à peine vingt ans plus tard. il va mener une politique absolutiste et hostile au protestantisme qui était apparu dans nos régions. Le cruel duc d'Albe ne fera pas dans la dentelle, c'est le moins qu'on puisse dire. De 1567 à 1570, au pied du beffroi, sous les tours de Notre-Dame, on pendit, brûla vif et décapita des gens opposants à la tyrannie espagnole et à son intolérance religieuse. Un chroniqueur de l'époque, Le Soldoyer, déclare qu'entre le 17 janvier et le 28 juin 1570, 56 personnes furent pendues, 36 brûlées, deux subirent le supplice de "l'estrapade" (on hissait le coupable à une certaine hauteur et on le laissait tomber plusieurs fois de suite), 60 furent décapitées, d'autres eurent la langue ou les mains tranchées, bref, on dénombra 160 victimes de cette barbarie dont savent faire preuve les intolérants à chaque époque de l'Histoire.

(à suivre)

(sources :  "Tournai, Ancien et Moderne" de Bozière - série d'articles parus dans le journal Nord-Eclair en août 1996 sous la plume de Jean Luc Dubart basés sur des recherches de Willy Goeminne, membre de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Tournai). 

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