27 mai
2013

Tournai : la Grand'Place, témoin de l'Histoire (2)

Nous poursuivons notre découverte des évènements qui marquèrent l'Histoire de la cité des cinq clochers ayant pour cadre sa Grand'Place.

Les archiducs Albert et Isabelle.

Albert (1559-1621), Archiduc d'Autriche épousa l'infante d'Espagne, Isabelle, fille de Philippe II en  1599 et gouverna les Pays-Bas de 1596 jusqu'à sa mort survenue à Bruxelles en 1621. Le 8 février 1600, le couple fit sa Joyeuse Entrée à Tournai. Sur la Grand'Place, à l'ombre de la Halle-aux-Draps, un trône avait été installé. Ils jurèrent, à genoux et la main sur l'Evangile, devant le peuple rassemblé, de maintenir intactes les constitutions de la ville et, en réciprocité, reçurent le serment de fidélité du magistrat qui la dirigeait, le peuple le répétant la main levée. Après cette prestation de serment, les trompettes sonnèrent et, selon l'usage consacré, un grand nombre de pièces d'or et d'argent marquées à l'effigie des Altesses fut jeté dans la foule.

Les visites du "Roi Soleil".

La nuit du 20 au 21 juin 1667, à l'issue un très court siège, Louis XIV investit Tournai. Quatre jours plus tard, il s'y faisait inaugurer en compagnie de la reine. La Grand'Place reçut la visite du "Roi Soleil". Celui-ci revint quatre ans plus tard afin de poser la première pierre de l'église de l'Abbaye de Saint-Martin. Le 17 mai 1668 fut exécuté sur la Grand'Place, le sieur Jean de Lannay, coupable d'avoir établi de faux titres de noblesse et de fausses généalogies. 

Le foyer d'une terrible épidémie

En 1668, des négociants venus de Marseille firent halte dans l'auberge à l'effigie de Saint-Georges située à proximité de l'église Saint-Quentin. Il semble qu'ils soient à l'origine du développement de l'épidémie de peste qui tua le cinquième des habitants de la cité et se répandit dans les provinces des Pays-Bas. 

La plantation de l'arbre.

Une tradition oubliée était la plantation de l'arbre de l'Aigle (appelé dans d'autres régions l'arbre de Mai, le "meiboom" à Bruxelles), un sapin haut de 85 pieds, peint en rouge et surmonté d'un aigle doré, les ailes entr'ouvertes. De très nombreux participants (on évoque le nombre de plusieurs centaines, voire un millier) le retiraient du cloître de Notre-Dame pour aller le dresser sur la Grand'Marché. Cette coutume a subsisté jusqu'à la Révolution française. Durant la présence des Révolutionnaires français, on célébra l'anniversaire de la mort du tyran (c'est ainsi qu'ils nommaient le roi de France). Vers midi, on arbora, par ordre, le drapeau tricolore sur toutes les façades, à trois heures, le corps du magistrat se rendit de l'évêché sur la Grand'Place où on découvrait en face d'une statue de la Liberté, un bûcher sur lequel reposaient les emblèmes de la royauté et de l'esclavage. Le grand prévôt y mit le feu au bruit des vivas populaires et des salves de l'artillerie. On chanta des hymnes en l'honneur de la République. Certains témoins qualifièrent ces festivités de farce démagogique. 

L'indépendance de la Belgique.

Le 28 septembre 1830, afin de fêter la victoire sur l'occupant hollandais et la remise de la citadelle aux édilités tournaisiennes, on planta au milieu de la Grand'Place, un mat pavoisé aux couleurs nationales que l'on remplaça par la suite par un chêne. 

La première visite royale

Lors de chaque visite royale dans la cité des cinq clochers, le forum accueille le souverain, nous ne relaterons donc que la visite que fit le roi Léopold 1er, le 30 septembre 1860, accompagné de ses fils, de la duchesse de Brabant et de quelques ministres. Un trône avait été dressé là où débouche la ruelle de la Grand'Garde, pendant deux heures des groupes formés d'habitants de la ville et des villages de l'arrondissement défilèrent, bannières en tête, acclamant le roi. On nota la présence de la phalange des combattants de 1830, des compagnons-pilotes, des confréries d'archers, de choeurs et d'harmonies et de chars symbolisant les différentes industries tournaisiennes. 

L'inauguration de la statue de Christine de Lallaing

C'est le lundi 21 septembre 1863 que fut inaugurée la statue érigée en hommage à Christine de Lallaing, princesse d'Espinoy (voir l'article qui lui est consacré). Elle personnifie le courage de nos ancêtres, évoque leur amour de la patrie et leur soif de liberté. Cette oeuvre en bronze du sculpteur tournaisien Aimable Dutrieux mesure 6m50 et pèse 2.200 kilos selon Bozière tandis qu'un autre auteur, Jean Jacques Sourdeau, qui lui a consacré une plaquette à la fin du vingtième siècle, lui attribue une hauteur de 3m30 et un poids de 2.500 kilos. Notons que l'inauguration avait été postposée car à la date initialement choisie, le dimanche 20 septembre, il pleuvait à torrent. Le dimanche suivant, la fête se poursuivit par un spectacle équestre présenté sur la plaine des Sept-Fontaine par le 1er Régiment des Chasseurs. Le soir, sur la Grand'Place illuminée pour la circonstance eut lieu un festival tandis que la semaine de festivités se termina par un feu d'artifice tiré de la passerelle du pont de Fer. 

La seconde guerre mondiale.

Les bombardements de mai 1940 vont détruire la presque totalité des bâtiments de la Grand'Place ne laissant parfois que des façades. Pour maintenir l'activité commerciale, on va ériger des constructions légères à usage d'échoppes commerciales sur le centre de la place, celles-ci y resteront jusqu'à la reconstruction à la fin des années quarante et le début des années cinquante.

Orpheline de ses foires et kermesses.  

Tournai a la chance de connaître annuellement deux fêtes foraines : la plus ancienne, la foire de Mai dont l'origine remonte à la Franche Foire dont il est fait référence dans la charte octroyée par Saint-Louis en 1267. A cette occasion, les banqueroutiers non frauduleux et les bannis pour d'autres raisons qu'un meurtre pouvaient séjourner en ville le temps de la foire. La même immunité était accordée aux marchands, sujets des nations ennemies de la France, pourvu qu'ils soient sans armes et prennent leur nourriture en dehors de la ville (sic). La seconde est la kermesse de septembre, c'est le moment des Fêtes de Tournai. A la fin du vingtième siècle, prenant exemple sur d'autres villes, les autorités communales ont souhaité transférer la foire de mai et la kermesse de septembre sur l'Esplanade du Conseil de l'Europe (l'ancienne plaine des Manoeuvres), les forains ont probablement gagné en guise de confort et de facilité pour le montage et le démontage de leurs métiers mais l'ambiance n'est plus la même, on semble avoir déserté le coeur de la cité où il faisait bon se promener et s'installer aux terrasses des cafés en regardant les attractions foraines.

Un lieu attractif.

Si la Grand'Place a perdu ses attractions foraines, d'avril à octobre, elle est, peu à peu, devenue le lieu de rassemblement des Tournaisiens et des visiteurs de la cité des cinq clochers, les terrasses des nombreux cafés et restaurants ne désemplissent pas, des dizaines de motards s'y donnent rendez-vous les dimanches d'été au détour d'une balade laissant admirer par les promeneurs leurs machines rutilantes, les festivités des Amis de Tournai l'animent en juin, le podium des vedettes, le bal populaire et le feu d'artifice attirent la grande foule le 21 juillet, les concerts des dimanches d'été amènent les amateurs de musique, le marché de Noël, la patinoire et les illuminations la transforment en un lieu féérique durant tout le mois de décembre... 

La Grand'Place rénovée.

Dans le courant du vingtième siècle, le forum tournaisien a subi de nombreuses restaurations qui ont abouti à lui donner son visage actuel. Au début des années soixante, on a enlevé les pavés et posé un revêtement d'asphalte, traçant un parking central qui faisait de l'endroit un imposant giratoire. En 1996 ont débuté les derniers travaux de rénovation, deux ans plus tard, le forum se parait d'un nouveau pavage, de pierre bleue, de nonante clous lumineux à fibre optique, de trente jets d'eau pouvant atteindre un mètre de hauteur, d'une statue de Christine de Lalaing ayant retrouvé son lustre d'antan. La façade de la Halle-aux-Draps avait été nettoyée et l'or de ses décorations avait été refait. Le chantier avait coûté 138 millions de francs (3.421.000 euros). L'inauguration eut lieu les 11,12,13 et 14 septembre, des festivités qui attirèrent des dizaines de milliers de spectateurs venus voir les prouesses aériennes de la Compagnie Transe Express qui avait participé à la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques d'hiver à Albertville, applaudir le podium des vedettes où évoluaient Mélanie Cohl, les G-Squad et les Words Apart, participé au Marché de l'Europe ou étaient proposés des produits et spécialités de quinze pays. Pour la première fois depuis 1971, le dimanche 13, la grande procession historique traversa la Grand'Place et la braderie s'y déroula le lundi 14.

La Grand'Place 2013 est malade.

Lors de son inauguration, tout le monde s'accordait pour dire que la place était devenu le forum du futur, un lieu de rencontre sympathique, un espace de convivialité, un endroit où il faisait bon flâner. Si cela s'est rapidement vérifié, quinze années plus tard, force est de constater que la Grand'Place est malade, elle souffre de l'attitude désinvolte d'une partie de ceux qui lui rendent visite et de leurs incivilités. Les dimanches, on assiste à un stationnement sauvage en dehors des emplacements prévus, les potelets doivent être remplacés parce qu'ils sont régulièrement accrochés ou démolis par des automobilistes trop pressés, certains clous lumineux ont été détruits, le personnel chargé de la propreté publique (les petits hommes verts) évacue régulièrement les canettes et papiers laissés par des promeneurs sans scrupules, les bacs à fleurs sont régulièrement vandalisés et les plantations doivent être régulièrement remplacées, les déjections canines exigent, bien souvent, des slaloms de la part des piétons et, last but not least, de nombreux pavés des bandes de circulation se désolidarisent laissant des trous tout aussi dangereux pour les chevilles des piétons que pour les jantes et pneus de voiture. Il ne s'agit pas, comme certains voudraient le faire croire d'une mal-façon imputable à l'architecte qui a dessiné son plan ou à l'entrepreneur qui a réalisé les travaux, c'est le résultat d'une augmentation de la circulation automobile sur une place qu'on voulait piétonne lors de la présentation du projet, mais cette idée a fait frémir les commerçants qui restent foncièrement convaincus que l'absence de passage les condamne à brève échéance. Elle était interdite aux véhicules lourds mais les panneaux d'interdiction ayant disparu, cars de touristes et imposants camions de livraison l'empruntent en pesant de tout leur poids sur des pavés sciés, c'est-à-dire n'ayant pas d'assise profonde et suffisante. 

On a coutume de dire que la Grand'Place est le centre de la ville, même si à Tournai elle est excentrée, elle n'en reste pas moins le coeur de la cité et ce coeur doit continuer à battre, lui qui est le témoin muet des évènements, parfois historiques, qui s'y déroulent. 

(sources : "Tournai, Ancien et Moderne" de A.F.J Bozière, ouvrage initial paru chez l'éditeur Adolphe Delmée en 1864 et réédité aux éditions Culture et Civisilisation en 1974 - série d'articles parus dans la presse locale, le Nord-Eclair et le Courrier de l'Escaut, en septembre 1998 dont un rappel historique sous la plume de Jean Luc Dubart). 

(S.T. Mai 2013)


 



  


Commentaires

Merci Serge de m'avoir fait connaître des choses que j'ignorais sur cette grand-place que j'aime beaucoup. Toutes les villes sont confrontées aux mêmes problèmes de mobilité ; que faire pour bien faire? Et les commerces des centres historiques sont confrontés à la dure concurrence des centres commerciaux à l'extérieur des villes, bien plus accessibles.

Écrit par : Un petit Belge | 30/05/2013

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