15 mai
2013

Tournai : 1813-2013, deux siècles de présence militaire à Tournai (2)

La fin du XIXe siècle.

C'est durant le dernier quart du XIXe siècle que la cité des cinq clochers est réellement devenue ville de garnison puisque deux régiments y prendront leurs quartiers : le 1er Régiment de Chasseurs à cheval (les "chasseurs à qu'veau" comme il est appelé dans notre cité), hebergé à Saint-Jean et le 3eme Régiment de Chasseur à pied qui s'installe, en 1877, dans la caserne nouvellement aménagée dans les bâtiments centraux de la citadelle. La raison réside-t-elle dans le prestige de l'uniforme, toujours est-il que les "petits chasseurs", comme on les appelait alors, furent presque adulés par la population et principalement par la gent féminine qui ne manquait aucun de ses défilés au son de sa célèbre marche. 

Le vingtième siècle.

Le 3 août 1914, le régiment traversera Tournai sous les ovations de la foule aux ordres du Colonel adjoint d'Etat-Major Louis-Hubert Ruquoy (Frasnes-les Bussenal 1861- Braine l'Alleud 1937) pour rejoindre la gare. Durant le premier conflit mondial, les "petits chasseurs" récolteront de nombreux lauriers et seront félicités par le roi pour leur conduite, ils multiplieront les faits d'armes à l'Yser, Morsleede, Anvers, Beerst-Blook. 

Revenus à Tournai, leur commandant exercera les fonctions de chef d'Etat-Major Général à partir de 1917 et sera anobli, par la suite, au titre de Baron. Durant l'entre-deux guerre, en mémoire de ce brillant militaire, la caserne prendra son nom. 

Le 28 août 1939, le Régiment des Chasseurs à pied sera intégré à la 1ère Division d'Infanterie et quittera "sa" ville de Tournai pour ne plus jamais y revenir. En 1975, afin de lui rendre hommage, on inaugura le dixième géant tournaisien : le "P'tit Chasseur". Il est représenté avec sa tenue "vert et jonquille", son petit calot appelé, à cause de sa forme, "minute à café" et défile désormais entouré de soldats dont le costume a été minutieusment reconstitué.

Lucien Jardez, dans son ouvrage consacré au Musée de Folklore, évoque également la présence du 11e Régiment d'Artillerie, créé en 1916, arrivé à Tournai en 1919 où il restera entre les deux guerres. En 1939, il sera dédoublé. Régiment disparus après la seconde guerre mondiale, son étendard a été confié à l'Ecole d'Ordonnance. 

Durant le conflit de 1940-1945, les trois bâtiments militaires tournaisiens seront utilisés par l'occupant allemand. A la fin du conflit, la caserne Saint-Jean hébergera des prisonniers allemands, mais aussi des civils belges soupçonnés d'avoir collaboré avec l'ennemi ou coupables de dénonciations. Jusqu'en 1947, deux Conseils de Guerre siègeront à Tournai et les premiers condamnés à mort seront fusillés à proximité de la chapelle des Croisiers, à la caserne Saint-Jean.  

Dès la fin de l'année 1946 et jusqu'en 1953, le quartier Baron Ruquoy va abriter le Centre d'instruction n°2 pour chauffeurs. A partir de 1952 jusqu'en 1959, y sera installé le 7e Bataillon de Garde anti-aérienne (7GTA) qui formait, le week-end, des miliciens plus âgés ayant bénéficié de sursis d'incorporation. De 1955 à 1961, on y retrouvera le 3e Etablissement Quartier-Maître.

En 1953, la caserne Saint-Jean va accueillir l'Ecole d'Ordonnance en provenance de Liège, elle y restera jusqu'en 1998, elle forme des hommes chargés de la maintenance du matériel de la Force Terrestre, ainsi que des techniciens en approvisionnement des munitions et des pièces de rechange. 

En 1962, l'Hôpital militaire Major Médecin Léon de Bongnie ferme son activité hospitalière, un Centre médical de consultations et de traitements ambulatoires légers pour les militaires y est organisé. Il sera rejoint par le Noyau mobilisateur 82 du service médical en 1966. Celui-ci est responsable de l'administration du personnel ainsi que de la gestion et de l'entreposage des matériels d'unités médicales de réserve. Le NM 82 sera dissous en 1995. 

Notons qu'en 1971, dans un but de rationalisation, naît le Corps de la Logistique qui regroupe, le Quartier-Maître, l'Ordonnance, les unités de Logistique du génie et des Troupes de Transmission et, en 1994, on fusionne l'Ecole de Logistique du matériel et le Centre de Logistique de la Force terrestre, cette nouvelle entité, basée à Tournai, deviendra l'Ecole de la Logistique en 1995. 

En 1968, la plaine des Manoeuvres est vendue à la Ville et en 2002, les derniers occupants quittent l'Hôpital militaire, à partir de 2007, le bâtiment principal de celui-ci est transformé en  bureaux loués à des entreprises et dans le parc, on érige les bâtiments administratifs du Centre Public d'Aide Sociale et des immeubles à appartements.

Souvenirs de jeunesse

Evoquer la présence militaire à Tournai éveille en moi pas mal de souvenirs et aussi beaucoup de nostalgie. 

Fils de militaire tué en service commandé, j'ai retrouvé des photos des funérailles de mon père qui eurent lieu à Tournai, quelques semaines après ma naissance. Son corps, rapatrié d'Allemagne où il avait succombé pendant les manoeuvres effectuées à "balles de guerre", avait été veillé dans la chapelle de l'Hôpital militaire De Bongnie (voir article paru le 16 juin 2009).

Habitant depuis ma naissance jusqu'à l'âge de vingt ans face à la plaine des Manoeuvres, j'étais fasciné, probablement en souvenir de ce père que je n'avais pas connu, par tous les exercices qui s'y déroulaient.

Dans les années cinquante, le samedi après-midi, le 7 GTA venait avec son matériel y faire de l'écolage. Canons, point 50, radar occupaient alors le fond de la plaine, à proximité de la chaussée de Lille. 

Un jour, lors d'une exposition du matériel, des militaires vinrent sonner aux portes des habitations du boulevard et des deux chaussées, ils demandaient d'ouvrir les fenêtre car on allait procéder à des tirs (à blanc bien entendu) de canons. Bien que les fenêtres furent ouvertes, on ressentit d'importantes vibrations. Certaines personnes plus âgées furent même légèrement traumatisées par ces déflagrations, souvenirs à peine effacés d'un conflit encore récent. 

A la même époque, on voyait arriver des pelotons, chantant et marchant au pas, venir effectuer le drill sur les dalles de béton, situées le long du boulevard Bara, vestiges de baraquements en tôles construits à la fin de la guerre. A peine occupait-il la plaine qu'on voyait se pointer le coiffeur Minet dont le salon se trouvait en haut de la rue Saint-Martin, sa petite charrette à bras peinte en couleur vert d'eau contenant boissons et friandises qu'il vendait à un prix dérisoire aux militaires durant la pause. 

Bien souvent, au retour de l'école communale n°3, dite de 'l'porte d'Lille", à l'angle de l'avenue De Gaulle et du boulevard Bara, des sentinelles postées auprès d'un drapeau rouge nous interdisaient l'accès au raccourci que nous empruntions habituellement, des exercices de tir à la cible (un vieux pneu peint en blanc posé sur une petite colline) y étant organisés. Les personnes qui traversaient régulièrement la plaine pour se rendre à la rue de la Prévoyance, de la Culture, Barthélémy Frison ou Charles Mauroy étaient contraintes, elles aussi, à faire un long détour.

Durant les soirées, des exercices avaient parfois lieu, on apercevait des ombres se mouvoir, courir et se coucher alors que des fusées éclairantes vertes ou rouges trouaient le ciel, que de temps à autres un "thunderflash" explosait dans une énorme déflagration et que des mitrailleuses faisaient entendre leur tir saccadé. 

Le long de l'avenue Montgomery et de la chaussée de Douai, le terrain était réservé à l'entraînement des pilotes de chars. "Patton" et "Sherman" vombrissaient alors durant une bonne partie de l'après-midi, soulevant des nuages de poussière ou des flots de boue.

Les chauffeurs venaient également parfaire leur conduite au volant de camions Bedford ou de jeep Willy's.

On avait creusé des tranchées au fond de la plaine, un endroit où nous aimions jouer provoquant l'inquiétude des parents quis e rappelaient l'accident survenu àdes enfants qui avaient trouvé une grenade à la fin des années quarante. 

A l'époque, les jeunes ne manquaient pas de visiter les casernes à l'occasion des "Portes ouvertes" ("Open-deur", "open door"), ils prenaient place au volant d'un camion, dans la tourelle d'un char, sur le siège d'un point 50, visant des ennemis imaginaires, se prenant alors pour les héros de ces très nombreux films de guerre qui étaient bien souvent à l'affiche du cinéma Palace ou des Variétés (Le Jour le plus long, La Grande évasion, Un pont trop loin, Le pont de la rivière Kwaï, La bataille d'Angleterre, Paris brûle-t-il, Week-end à Zuydcote, un taxi pour Tobrouk, La bataille des Ardennes...). Le centre "Infosermi" sur les carrières militaires se trouvait à la disposition de ceux qui avaient été subjugués au cours de cette visite.

Je vous parle d'un temps où des hommes montaient encore la garde dans des guérites peintes aux couleurs nationales aux portes des casernes, où le clairon sonnait le réveil et où le salut au drapeau était quotidien. Une époque durant laquelle les adolescents découvraient une discipline et un sens du devoir qui leur font bien souvent défaut actuellement.

Volontaire à la Protection Civile, je me rappelle avoir effectuer les exercices, le lundi, dans des salles de l'étage de l'Hôpital Militaire De Bongnie, au début des années quatre-vingt, avant que l'instruction ne soit dispensée dans les caves de l'ancien hospice de la rue Sainte-Catherine. 

La fin d'une époque

Voici, en vrac, des souvenirs d'une époque aujourd'hui révolue, car si la présence militaire est toujours effective au sein de la ville des cinq clochers, si deux casernes subsistent, la plaine des Manoeuvres est devenue "l'Esplanade du Conseil de l'Europe" et abrite désormais la Maison de la Culture, la Maison des Sports, un terrain synthétique de hockey, de plus en plus d'immeubles à appartements, un parking pour voitures et un lieu d'accueil pour mobil homes. La musique du Tempo Festival ou la cacophonie des métiers forains y ont remplacé les tirs sporadiques d'antan et le grondement des chars. 

La suppression du service militaire a vidé les casernes au point où de nombreux bâtiments rénovés à grands frais sont totalement inutilisés à la caserne Saint-Jean.

Il n'y a plus de défilé au son de la marche du 3e Chasseurs, plus de pelotons rejoignant la plaine en entonnant des chants de marche, les parades de musiques militaires n'ont plus lieu sur la Grand'Place à l'occasion des Quatre Cortèges et les soldats, en goguette, ne hantent plus, le soir, les cafés de Saint-Piat, de la place Saint-Pierre ou de Saint-Jean où parfois éclataient d'homériques et brèves bagarres.

Il y a toujours une présence militaire, aussi discrète que ne peut l'être celle des fonctionnaires qui réalisent leur horaire quotidien de travail et regagnent leur domicile le vendredi, en fin d'après-midi. Il n'y a plus l'animation d'antan aux portes des casernes.   

(sources : "Les Géants de Tournai et leur suite", ouvrage de Lucien Jardez, édité en 1986 à l'occasion du 50e anniversaire des Amis de Tournai par la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai - "Dossiers Tournai-Tournaisis de 1830 à nos jours", une étude du Commandant Pirmez et de l'abbé Alain Dequinze, ouvrage paru en 1976, édité par le Comité tournaisien de l'Association des Villes historiques - "Le Tournai militaire, des Romains à l'Ecole de la Logistique", ouvrage des Amis de la Citadelle, édité en 2012 par les éditions Wapica - "site Web des Amis de la Citadelle", www.act-Tournai.be - "visite de la Maison tournaisienne", une étude dactylographiée de Lucien Jardez, alors Conservateur du Musée de Folklore, parue en 1984 et souvenirs personnels).

(S.T. mai 2013). 

Commentaires

il y a toujours eu des casernes à Tournai, et aujourd'hui ???
Amicalement

Écrit par : aramais-dingo | 15/05/2013

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