01 mai
2013

Tournai : Henri Philippart, un résistant dont on parle peu !

Dans la cité des cinq clochers, au pied de l'église Saint-Brice, un monument rappelle le souvenir de Gabrielle Petit, héroïne tournaisienne de la première guerre mondiale à laquelle le présent blog a consacré un article le 13.6.2007, de nombreux écrits relatent les faits de guerre de Simone Ghisdal, dite "Tante Gaby" ou "ma tante" (voir article du 20.12.2008), dans le village de Kain, une rue commémore également le nom de l'abbé Georges Dropsy, dit" Mon oncle" (voir article du 16.4.2010).

Le blog "Visite Virtuelle de Tournai" a également évoqué le souvenir de Marcel Demeulemeester, de Paul Carette, d'Adelson Dehon, d'Amédée Coinne ou de Raymond Fiévet. Autant de Tournaisiens (et bien d'autres) qui oeuvrèrent, souvent dans la plus grande discrétion, afin d'empêcher que notre vie bascule un jour sous la domination d'un ennemi barbare. C'est grâce à l'action cachée de ces hommes et de ces femmes, combattants de l'ombre, que des victoires ont pu être remportées et que la liberté a pu être sauvegardée. 

Au hasard d'une lecture, l'occasion m'a été offerte de découvrir un résistant d'une grande modestie, dont le nom n'apparaît que trop peu dans le souvenir des faits de guerre à Tournai : Henri Phillipart.

Comme pour les autres, rien ne prédestinait cet homme à devenir un héros de l'ombre.

Henri Philippart est né à Tournai, le 2 septembre 1875, au sein du foyer d'Alphonse et de Léonie Serweytens. Il est l'aîné d'une famille de onze enfants, des personnes bien connues dans la cité scaldéenne, des industriels du textile. Son père est le cousin de Simon Philippart, grand financier (voir article lui consacré le 12.2.2008).

A la fin des études secondaires, le jeune Henri travaille durant quelques temps dans la filature du quartier Saint-Brice. Le 30 mai 1894, il entre au noviciat de la Compagnie de Jésus à Arlon. En 1896, il part à Louvain étudier la philosophie et entre 1899 et 1905, on le retrouve successivement dans les collèges de Charleroi, Namur et Mons. Il est ordonné prêtre le 16 août 1908. 

Entre 1912 et 1915, il est sous-préfet au collège Saint-Michel d'Etterbeek (Bruxelles). C'est à cette époque qu'éclate le premier conflit mondial.

Le jeune religieux va entrer en résistance, presque subrepticement, en commençant par donner des conseils aux élèves qui veulent gagner le front en se dirigeant vers Turnhout, Postel ou Sichem-Montaigu. Lorsque ces voies seront découvertes par l'ennemi, Henri Philippart sollicitera alors l'aide d'un médecin de la clinique Sainte-Elisabeth d'Uccle qui s'occupait de recrutement, le docteur Van Swieten. 

Quelques jeunes seront arrêtés lors d'un passage en Hollande et l'ennemi va remonter la filière  jusqu'au collège bruxellois. Entretemps, Henri Philippart, désigné dans les rapports allemands sous l'identité du "grand blond" est arrivé au collège Notre-Dame de Tournai. Les militaires allemands ne retrouveront pas sa trace.

A Tournai, notre homme va s'occuper d'un autre secteur de la résistance, la correspondance et notamment de la distribution du "Mot du Soldat" créé par une organisation qui s'occupait de la correspondance clandestine entre les soldats au front et leur famille. Créé en 1915, cet organe allait être à l'origine de 13.217 départs du "Mot du Soldat" et de plus de 6.000 billets reçus du front. 

Déjà lorsqu'il était à Bruxelles, au sein du collège Saint-Michel, Henri Philippart avait été propagandiste du journal "La Libre Belgique", fondé en février 1915 par le journaliste Victor Jourdain et de "l'Ame belge", mensuel catholique, créé en novembre de la même année.  

D'abord recruteur, ensuite propagandiste, le religieux va, peu à peu, glisser vers le service de renseignements. Ses fréquents voyages à Bruges, Sluys, Namur ou Liège lui permettent de récolter diverses informations qu'il transmet au Père Van Ortroy du collège Saint-Michel, en relations suivies avec des membres du gouvernement belge exilé à Sainte-Adresse, village normand proche du Havre. Dans ses mémoires, il se définira lui-même comme un "espion franc-tireur" profitant des occasions qui lui sont données de glaner des renseignements.

Au début de l'année 1917, il sera mis en relation avec le Frère Cyrille (Cyrille Lesage), un Français né à Saint-Venant, lui aussi ancien distributeur du "Mot du Soldat". Celui-ci fait partie du réseau Liévin de Tourcoing fondé par un négociant local, Arthur Duvilliez. 

Jusqu'au 16 avril 1918, Henri Philippart sera "la boîte aux lettres" et responsable de la transmission entre le groupe français Liévin, du nom de son organisateur Liévin Lahaut qui se trouvait en Hollande et le service Biscop de l'abbé Ghislain Walravens, ancien aumônier du navire-école et vicaire d'Arendonck. Les rapports rédigés à l'encre sympathique arrivaient en moyenne tous les dix jours à Tournai. Les renseignements concernaient les transports de troupes observés, les cantonnements, le passage de trains ou des informations récoltées auprès d'ouvriers déportés en France à proximité du front.

Parmi les nombreux faits d'observation cités dans son rapport, deux d'entre eux ont particulièrement retenu mon attention :

"A Orcq, dans la propriété Crombez, dans le plus grand secret, avait été installé la section des aviateurs-photographes de la VIe armée allemande. Le 16 août 1917, Henri Philippart se rend à cet endroit en empruntant "le ravin de la Marmite", un sentier étroit que les Allemands avaient négligé de barrer. A l'approche du parc, il découvre la présence de tentes-hangars et des avions cachés sous la futaie. Surpris par deux Allemands, il leur déclare qu'il n'a pas vu de barrière interdisant la passage par le chemin qu'il vient de parcourir. L'information donnée par ce religieux égaré parvient à les réjouir, ils viennent de découvrir une faille dans le périmètre de sécurité qu'ils ont installé. Probablement inconscients du danger représenté par ce "brave" homme, ils le laissent repartir. Pendant l'entretien, celui-ci a mémorisé la topographie des lieux et, dès son retour l'a transmise à Bruxelles. Deux jours plus tard et durant plusieurs nuits, la propriété d'Orcq sera arrosée de bombes. Les Allemands n'ont pas fait la relation avec la visite de ce prêtre mais ont eu leur attention attirée par des feux de fanes, allumés aux alentours par des fermiers soucieux de nettoyer leurs champs après la récolte des pommes de terre".

"Les bombardements effectués suite aux renseignements fournis sont parfois à l'origine de dommages collatéraux regrettables ainsi, lors de l'action menée par l'aviation contre le dépôt provisoire de munitions situé à proximité de l'ancienne sucrerie de Blandain, quelques bombes tombèrent loin du but visé et à proximité immédiate du village. Deux enfants de l'orphelinat jouant dans la cour de l'institution furent tués par des éclats. Ce fut là le seul accident survenu à des civils suite aux rapports fournis par les observateurs tournaisiens". 

Comme ce fut souvent le cas, Henri Philippart a été victime de trahison. Dans la soirée du mardi 16 avril 1918, il est arrêté par les Allemands qui fouillent son domicile mais ne trouvent que des journaux, éléments important pour la suite. Au même moment à Tourcoing, Wattrelos en France, à Froyennes, Estaimpuis, Esquelmes en Belgique, les autres membres des réseaux sont arrêtés. Ils ont été dénoncés à l'occupant par un certain Mr. Georges, habitant à Schaerbeek (pseudo de Georges Gylling, né en 1885, voyageur de commerce mais aussi trafiquant et mercanti en tout durant la guerre). Cet homme agissant sous le nom de Durant était utilisé par la police allemande installée à la rue Berlaimont à Bruxelles et parvenait à tromper la vigilance des services britanniques en Hollande avec lesquels il entretenait de nombreux rapports et qui le prenaient pour un des leurs. En fait, il était un agent double.  

Henri Philippart est transféré le lendemain à la prison de Loos près de Lille (France), il y restera jusqu'au 1er octobre, dans l'isolement le plus complet et le secret le plus absolu. En qualité de prêtre, il est respecté par les autres prisonniers, il est celui qui remonte le moral défaillant des plus faibles, il redonne ''espoir aux démoralisés, il exerce le rôle d'aumônier au sein de la prison. 

Au début du mois d'octobre, il est transféré à la prison de Saint-Gilles (Bruxelles). Il décrit cet endroit comme un purgatoire après l'enfer de Loos où il avait souvent entendu les hurlements des prisonniers torturés ou battus par les Allemands. 

Le 7 novembre 1918, il est emmené, en compagnie de 32 autres personnes, au tribunal. Le 8 novembre ont lieu les réquisitoires. L'avocat qui le défend argue du fait qu'on n'a retrouvé chez lui que des journaux de la presse clandestine, de leur côté, les accusateurs allemands ne peuvent apporter la preuve de ses multiples activités dans la résistance. La sentence tombe, il est condamné à 15 jours de travaux forcés. Il ne les effectuera pas, car trois jours plus tard, c'est l'armistice et il est libéré. Il restera un des derniers condamnés par le Kaiser Guillaume.  

Henri Philippart revient dans sa ville natale et exerce à nouveau en qualité de professeur au collège mais est aussi nommé Sous-Secrétaire à la Commission des Archives des Services Patriotiques. Il retourna à Bruxelles en 1928 et deviendra le préfet de discipline du collège Saint-Michel jusqu'en 1936. 

A 61 ans, il devient le confesseur et prédicateur au collège de Charleroi. Il décèdera le 20 août 1960, à quelques jours de son quatre-vingt cinquième anniversaire. 

Pour son travail au sein de la résistance, il fut fait Chevalier de l'Ordre de Léopold, obtint la Croix civique 1914-1918 décernée par la Belgique et la Croix de guerre britannique "Metal for God and the Empire" lui remise le 30 janvier 1920, à l'hôtel de Ville de Bruxelles par le général Sir Thwaites, délégué du roi d'Angleterre. Il fut également décoré de la médaille de la reconnaissance française et de multiples autres distinctions. 

Sur le souvenir que fit distribuer la famille lors de ses funérailles, on peut lire la mention "condamné à mort de la guerre 1914-1918", fait qu'il ne traduit pas dans ses mémoires de la Commission des Archives Patriotiques du front de l'Ouest, parlant uniquement de travaux forcés, peu importe, cela n'ajoute rien à son mérite.

La copie dactylographiée du rapport de ce jésuite a été transmise aux Archives de la cathédrale par Mr. Aristide Dumoulin, le père du chanoine qui en fut l'archiviste.

(sources : étude de Mr. Gaston Preud'homme, assistant aux archives de l'Etat à Tournai, parue dans Les mémoires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai, tome IV de 1983 aux pages 367 à 427).

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