17 avril
2013

Tournai : Barthélémy Dumortier, un homme aux multiples facettes (2)

Un ardent patriote.

En octobre 1829, au moment où Barthélémy Dumortier et ses amis fondent "le Courrier de l'Escaut", la Belgique n'existe pas mais, on peut dire qu'elle est en gestation car dans les provinces du sud des Pays-Bas, on commençe à sentir un léger frémissement, celui de la colère de quatre millions d'habitants qui va aller grandissante. 

Un nouveau journal est né et, à cette époque, s'y abonner est considéré comme un luxe, seules, les familles les plus aisées, principalement dans les milieux catholiques, lui réservent un bon accueil, les autres vont le lire dans les estaminets ou dans les lieux publics, l'information circule alors oralement vers les milieux les plus défavorisés parmi lesquels on trouve encore un grand nombre d'illettrés.

Un an plus tard, Barthélémy Dumortier est devenu un des dirigeants tournaisiens des plus influents et des plus écoutés du mouvement anti-hollandais. Son don d'orateur lui aurait permis d'haranguer les foules, de les galvaniser mais il paie également de sa personne. En qualité de capitaine de la garde bourgeoise de la paroisse Saint-Quentin, à la tête d'une troupe de volontaires, il s'empare, le 28 septembre 1830, des trois casernes de Tournai, attaquant également les autres postes hollandais et se rendant, en parlementaire, à la citadelle pour régler la capitulation de la place. Pour toutes ces actions, il se verra attribuer la Croix de fer belge, une reconnaissance exceptionnelle. 

Un homme politique avisé

Au lendemain de la révolution, le 27 octobre 1830, il est désigné député suppléant au Congrès National, représentant le district de Tournai et, en 1831, lors de constitution du premier Parlement du Royaume de Belgique, il sera nommé député.

En 1832, dans sa ville natale, en reconnaissance de son engagement et de ses actes héroïques, des centaines de citoyens tournaisiens souscrivent pour que lui soit offert un sabre d'Honneur. Il est, entre temps, devenu Colonel-commandant de la garde civique de Tournai et il remplira cette fonction jusqu'à la réorganisation de 1848.

Il sera député, élu pour le district de Tournai de 1831 à 1847. Comme bien souvent, son aura fait des jaloux et des envieux, lors des élections, il sera désavoué par les membres de son propre parti, celui qu'ils avaient surnommé "l'Apôtre de la Liberté" sera lâché par les siens, premier exemple d'une longue série car le milieu politique n'échappe pas à la règle, comme dans d'autres assemblées, il est parfois composé d'arrivistes qui n'ont que des amitiés de façade. Déçu mais non abattu, il se présentera dans le district de Roulers et y sera réélu jusqu'à sa mort.

Son activité au parlement fut débordante, il s'attaque à de sujets aussi divers que celui de l'échelle mobile des droits d'entrées et de sorties des céréales, substituant le système imposé par les Hollandais de droit d'entrée aux poids (projet déposé en 1833).

Il propose ensuite une série de lois concernant les dépenses de l'Etat, l'hospitalité belge envers les étrangers paisibles (1834), la loi communale (1836). Il participe également à la création des chemins de fer belges. 

En 1838, au moment où se pose le paiement de la dette de la Belgique aux Pays-Bas, il publie un ouvrage qui va faire référence : "La Belgique et les XXIV articles" dans lequel il démontre que le traite de 1831 avait perdu sa force obligatoire. Quarante mille exemplaires de cet ouvrage traduit en flamand, anglais et allemand seront vendus en peu de temps. Dans les négociations qui suivirent, ses observations permirent à la toute jeune nation belge de baisser le paiement aux Pays-Bas de 300 millions sur sa dette. 

A cette époque, Barthélémy Dumortier recevra la décoration de Chevalier de l'Ordre de Léopold et, en 1847, sera promu officier de ce même Ordre.

Vers 1840, on assiste à une lente érosion de l'union entre catholiques et libéraux scellée à la veille des journées de septembre 1830. Dumortier reste fidèle à l'unionisme et son libéralisme inné le dresse contre le joséphisme (allusion à la politique religieuse de l'empereur Joseph II de Germanie) qui domine le programme du parti libéral. En 1850, il est à la base de la "loi des Couvents" promulguée en 1857 mais abandonnée sous la pression des émeutes déclenchées par ses adversaires. 

En 1872, Barthélémy Dumortier deviendra ministre d'Etat et sera élevé au titre de comte par le roi Léopold II. Celui qui faisait partie de plus de quarante sociétés savantes en Belgique et à l'étranger s'éteindra le 9 juillet 1878, il était âgé de 81 ans. 

Vous en savez ainsi un peu plus sur ce Tournaisien dont les jeunes générations ignorent très souvent l'existence mais, pour être complet, il est intéressant de prendre connaissance de portraits dressés par ses contemporains. 

Evoquant son souvenir, Mr A. Lameer, recteur honoraire de l'Université Libre de Bruxelles, a écrit dans un de ses ouvrages :

"Barthélémy Dumortier fut chez nous le Nestor des naturalistes (...) En 1828, il fut le premier de tous les biologistes à constater sur les algues que les cellules prenaient naissance par division de celles prééexistantes, mais ses observations passèrent inaperçues. Il avait effleuré la théorie cellulaire".

Un de ses amis parlementaires le décrivit de la façon suivante :

"Travailleur assidu, doué d'une vaste conception, il se joue des plus grandes difficultés. Les chiffres les plus ardus, les plus embrouillés, ont pour lui une signification claire et précise, il les classe, les commente, les simplifie et en tire toujours les conclusions les plus avantageuses pour la pensée qu'il défend".

Un adversaire politique a dit de lui : 

"Il était d'une étonnante faconde, traitant avec une égale facilité toutes les questions, n'en ignorant aucune, pratiquant à toute occasion sa verve et son énergie, surtout quand il avait...tort". 

Le mot de la fin nous le laisserons à Barthélémy Dumortier lui-même, quand on lui a demandé de se définir, il a simplement répondu :

"Je suis le Zouave de la Liberté !".

Que reste-t-il de cet homme célèbre à son époque ? Une statue dans sa ville natale érigée cinq ans après sa mort, un buste sculpté par Mélotte qui garnit une des salles du jardin botanique de Bruxelles, un portrait réalisé par Louis Gallait, le grand peintre romantique tournaisien, un très grand nombre d'ouvrages scientifiques et politiques et... "Le Courrier de l'Escaut" qui existe depuis 184 années, ce qui en fait le plus vieux journal de Belgique. 

(sources :  "Biographies Tournaisiennes des XIXe et XXe siècles" de Gaston Lefebvre, ouvrage paru en 1990 et édité par la société d'Archélogie industrielle de Tournai - article signé par Théo Dubois paru en 1979 à l'occasion des 150 ans du journal le Courrier de l'Escaut - site web de la Ville de Tournai - site www.unionisme.be qui consacre un très long article au Parlement belge de 1831 à 1847 et évoque abondamment la biographie politique de Barthélémy Dumortier).

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