11 avril
2013

Tournai : Au temps de la métallurgie !

Après l'activité textile, un autre secteur prospère de la cité des cinq clochers fut la métallurgie  (principalement les fonderies et chaudronneries). C'est au moment de la révolution industrielle que ce secteur a pris réellement son essor. Jusqu'à cette époque, on ne parlait pas d'industrie mais bien d'artisanat et la fonderie de cloches de Tournai de Paul Drouot possédait une réputation qui dépassait largement les frontières du royaume. Elle sera rachetée en 1886 par Edouard Michiels qui lui donnera, lui aussi, ses lettres de noblesse.

Parmi beaucoup d'autres, deux hommes allaient être à la base de l'essor de ce secteur au sein de la cité des cinq clochers : Jean Baptiste Meura (1815-1895) et Louis Carton (1842-1922). 

C'est en 1845 que Jean Baptiste Meura demeurant au n° 7 de la rue Cambron, dans le quartier Saint-Brice, s'installe comme forgeron-serrurier. A ses heures perdues, il confectionne également des chaudrons pour la fabrication de la bière. A cette époque, on dénombrait de nombreuses brasseries dans le Tournaisis. 

La presse nous renseigne que d'autres fonderies existaient à cette époque, ainsi le 18 septembre 1853, dans le Courrier de l'Escaut, "le sieur Ed. Heyrick, directeur des ateliers de construction de l'Ecole d'Arts et Métiers, a l'honneur d'informer que, pour satisfaire de nombreuses demandes qui lui ont été adressées, il vient d'apporter à sa fonderie des améliorations qui lui permettent de fournir des pièces de la plus forte dimension. Il est spécialisé dans la construction de métiers à filer, bobinoirs, machines agricoles, pompes à incendie...

Le 6 janvier 1878 on apprend que la maison Deplechin-Midavaine et fils a l'honneur d'informer les entrepreneurs et industriels qu'elle vient de joindre à sa fabrication de tuyaux de plomb et en étain un laminoir lui permettant de laminer les plombs en feuille sur toute épaisseur et jusqu'à 2m50 de largeur. Cette maison fabrique également des pompes en tous genres, pour brasseries, usage domestique, pour lutter contre les incendies, pour les distilleries et sucreries et qu'elle possède une fonderie de fer et de cuivre.

Vingt ans plus tard, Jean Baptiste Meura avait reçu l'autorisation qu'il avait sollicitée auprès de l'administration communale d'installer une machine à vapeur d'une puissance de deux chevaux et de maintenir en activité sa forge dans les dépendances de son habitation. Paul, son fils, va poursuivre les activités paternelles.

En 1885, on peut lire dans le Courrier de l'Escaut au sujet de l'usine Meura :

"On a dit bien haut, ces jours-ci, que nos édiles ont tort de compter si peu sur l'intelligente activité de nos concitoyens, et de demander à une multitude de spéculateurs étrangers des travaux qu'ils peuvent trouver sous la main à Tournai. Nous en avons eu une preuve nouvelle en visitant les ateliers de fonderie de Mr. Meura, et en examinant le type de calorifère qu'ils confectionnent et dont l'inventeur est Mr. Dautel de Tournai. C'est un des meilleurs modèles qui se disputent les faveurs du public".  

Lorsque son petit fils Philippe Meura succède à son père Paul, dans un souci de développer l'activité, l'entreprise est transférée au quai de l'Arsenal et, en 1914 de nouveaux ateliers sont inaugurés à l'entrée de Warchin dans les bâtiments ayant appartenu à Mr. Larochaymond. Très modernes pour l'époque, ces ateliers possédaient un matériel de soudure autogène alimenté par le gaz acétylène et des machines pneumatiques. Si l'entreprise procurait du travail à cinq personnes à l'origine, ils sont désormais 150 ouvriers répartis sur les deux sites. Hélas, ceux-ci se retrouvent rapidement au chômage lorsqu'en août de la même année éclate le premier conflit mondial. 

Ce coup de frein dans l'activité va être fatal à Philippe Meura et l'entraîner dans la mort en 1918, alors qu'il n'est âgé que de 34 ans. En compagnie d'Emile Dereume, qui était alors directeur des usines Duray à Ecaussines, sa veuve va assurer une transition dans l'attente de la majorité de son petit-fils Paul, âgé de 14 ans à la mort de son père. 

En 1931, l'usine du quai de l'Arsenal est abandonnée, toutes les activités sont transférées sur le site de Warchin.

Entre 1950 et 1969, les usines Meura sont connues dans le monde entier, principalement dans le monde brassicole, les monteurs tournaisiens parcourent la planète entière (une célèbre scène d'une revue du Cabaret Wallon immortalisera ce fait). Les ateliers de Warchin engagent régulièrement, on travaille par poste, on preste des heures supplémentaires les samedis et parfois même le dimanche. On travaille en famille, de génération en génération. 

Dans le cadre des Jeunesses Scientifiques, lors de mes études secondaires à l'Athénée Royal de Tournai, à la fin des années soixante, j'ai eu l'occasion de visiter les ateliers Meura, nous étions guidés par le patron lui-même, il nous fit part à cette occasion de sa volonté d'agrandir l'usine afin de répondre aux multiples commandes qui parvenaient du monde entier. Nous étions sortis de là, certains de la pérennité de ce fleuron tournaisien. 

Au début des années septante, l'activité est telle que se pose la nécessité d'agrandir l'usine et ses dirigeants se heurtent, cette fois, au voisinage car l'activité de chaudronnerie est malheureusement bruyante et la défense de l'environnement, représentée par un mouvement "écolo" naissant, a fait son apparition. Le permis de bâtir lui est refusé et cette décision va engendrer la perte de l'usine qui ne pourra plus faire face aux commandes et verra ses clients potentiels se tourner vers d'autres producteurs. C'est un des premiers dégâts du tout nouveau phénomène "Nimby" apparu à cette époque et qui fera désormais des ravages dans le domaine économique, toute initiative pour développer l'emploi se heurtant à des pétitions et dépôts de plaintes afin de faire capoter les projets. Il est important de le signaler à une époque où le problème du chômage est loin d'être maitrisé et où les entreprises vont voir ailleurs si l'herbe est plus verte ! 

Lâchée par son banquier en 1977, l'entreprise est au bord de la faillite. L'Etat et la Région wallonne prennent son contrôle mais, de restructurations en restructurations le personnel va passer de 700 à une bonne centaine d'ouvriers et, lorsqu'en 1985, un important client étranger est défaillant, le coup de grâce lui est donné. On assiste alors à la reprise de l'usine de Warchin par les Ateliers Louis Carton, son concurrent, et quelques emplois sont sauvés.

Autre entreprise tournaisienne dans le domaine de la métallurgie, les Ateliers Louis Carton portent le nom de leur fondateur qui la créa en 1874 lorsqu'il acheta des terrains situés à la chaussée d'Antoing, aux abords de la chapelle de Notre-Dame de Grâce. Est-ce la proximité des cimenteries mais sa première production sera celle d'un ensacheur-peseur qui leur est principalement destiné. Suivront les concasseurs et appareils de manutention. En 1884, Louis Carton adjoint une fonderie à ses installations. En 1918, les installations s'étendent sur six hectares sur lesquels sont édifiés les halls de chaudronnerie et de fonderie. A cette époque, 400 ouvriers et employés y sont occupés. Après la seconde guerre mondiale, l'entreprise à la pointe de la modernité en ce qui concerne le matériel se spécialise dans la fabrication de concasseurs mobiles, de laveurs et trieurs de minerais, de séchoir et appareils pour le traitement du café et travaille principalement avec le continent africain, elle est parmi les premières entreprises du genre en Europe à réaliser des installations modernes de broyage en circuit fermé par séparateurs à air "Sturtevant" et dans le domaine de la manutention à élaborer le transport par aéroglissières et acquièrent la licence de construction des alimenteurs vibrants "Sherwen". La vague d'indépendance survenue dans les états d'Afrique dans les années soixante à la période de la décolonisation va lui faire perdre peu à peu d'importants marchés au point que, forte de 350 ouvriers et 150 ingénieurs et cadres, elle se verra obligée de fusionner avec la firme allemande Polysius. Cette fusion apportera un ballon d'oxygène mais n'empêchera pas sa reprise par le géant allemand de l'acier, les usines Krüpp en 1970.

Après la reprise de Meura, le 1er avril 1986, les ALC-Krüpp-Polysisus passeront sous contrôle français, le groupe Boccart devenant l'actionnaire majoritaire. 

Désormais, on ne voit plus ces convois spéciaux quitter les ateliers de Warchin ou de la chaussée d'Antoing, ses énormes cuves qui accrochaient les branches des arbres des boulevards pour rejoindre le quai Donat Casterman et être transférées, au moyen de lourds engins de levage, sur les bateaux, à hauteur du port fluvial. Les seules qu'on rencontrait encore ces dernières années venaient des ateliers de Fives-Lille Caille. 

Les bruits de martèlement ou du déplacement des véhicules, les sifflets des cornets d'usines, le joyeux brouhaha des ouvriers sortant des ateliers, les chants des métallurgistes fêtant la Sainte-Eloi en allant de cafés en cafés, toutes ces ambiances de travail se sont tues, ont disparu du quotidien de notre ville et... avec elles, l'emploi car, au sommet de la production, la métallurgie tournaisienne procurait de l'emploi direct à près de 15% de la population active de notre région.

(sources : étude du professeur Robert Sevrin parue en 1979 dans l'ouvrage "Le Hainaut Occidental dans le miroir d'un journal régional", édité à l'occasion des cent cinquante ans du journal le Courrier de l'Escaut - "Biographies tournaisiennes des XIXe et XXe siècle", ouvrage paru en 1990 et édité par la société d'Archéologie industrielle de Tournai" -  article paru dans le mensuel n°10/11 de la "Toison d'Or" consacré à Tournai en décembre 1972 -souvenirs personnels).


Commentaires

Merci d'avoir rappelé ce triste phénomène appelé "Nimby" qui peut se résumer par "D'accord pour le projet mais pas "près de chez moi". Marque indélébile de l'égoïsme de la société. C'est vrai que les excès qui en ont découlé ont été très souvent une catastrophe économique avec ses conséquences sociales néfastes, les "rouspéteurs" concernés n'en ayant cure. Mais le mal était fait. Et pour Warchin et tout le monde ouvrier et employé de Meura, ce fut une catastrophe réelle malgré la reprise par le concurrent Carton.

Écrit par : jacques DCK | 11/04/2013

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