09 avril
2013

Tournai : Au temps de l'industrie textile.

Une douloureuse constatation

La ville de Tournai n'a pas échappé ces dernières décennies aux conséquences néfastes de la mondialisation, vision économique brutale qui attache uniquement de l'importance au capital financier et néglige totalement l'humain. Le but de celle-ci est de régulièrement transférer les activités dans d'autres régions ou sur d'autres continents afin d'augmenter constamment les bénéfices et satisfaire des actionnaires soucieux de rentabiliser au maximum les capitaux investis. 

Durant ces septante dernières années, la cité des cinq clochers a perdu peu à peu ses industries, ses fleurons économiques reconnus dans le monde entier pour la qualité de ses produits et le savoir-faire de ses ouvriers.

Certains argueront que le déclin dans les secteurs économiques est un phénomène cyclique et qu'il s'est déjà produit lors des siècles précédents avec la disparition des manufactures de confection de draps, de tapisseries de haute-lisse, de porcelaines... Peut-être, mais à chaque fois, une nouveau secteur industriel est apparu et a continué à procurer de l'emploi aux habitants de la région. 

Que sont devenues ces entreprises qui occupaient encore des centaines de travailleurs après la  seconde guerre mondiale dans les secteurs du textile, de la chaudronnerie, de l'imprimerie, de la vente par correspondance ? Meura, à la limite de Tournai et de Warchin, a fermé ses portes et ses locaux sont occupés par un centre de formation et de réadaptation fonctionnelle, l'imprimerie Desclée a mis la clé sous le paillasson et ses bâtiments sont actuellement transformés en lofts et en appartements de standing, Unisac a été incendié à trois reprises probablement pour permettre, après faillite, à un repreneur soucieux de transférer le savoir-faire et le carnet de commande dans son pays et différents commerces se sont installés dans les installations de l'avenue de Maire, Les Usines Saint-Brice et les laboratoires de cosmétique Elina Fantane dans la rue du Glategnies ont été remplacés par Cofidis tandis que les Trois Suisses ont largement diminué la voilure sur leur site d'Orcq en transférant du personnel sur son site français. Les Moulins Lefebvre créés en 1881, juste après le démantelement de l'enceinte communale, ont cessé leur activité en 1965, ils étaient situés à l'emplacement de l'actuel commissariat de la Police fédérale. 

Un autre secteur a connu un développement extraordinaire avant de disparaître :  le textile.

Un peu d'histoire.  

L'industrie textile est probablement l'une des plus anciennes activités découverte par l'homme, on peut dire qu'elle est née le jour où il a troqué les vêtements en peaux ou fourrures d'animaux pour un habillement fait de fibres textiles. On pense que l'art du filage serait apparu au VIe millénaire avant notre ère mais, pour que cet artisanat se transforme en une réelle industrie, il faudra attendre le XVIIe siècle avec l'apparition, au Royaume-Uni, des premiers métiers à tisser. En 1733, John Kay (1704-1780), tisserand et mécanicien, fabricant de peignes pour métier à tisser, améliore le tissage en créant la navette volante. En 1767, James Hargreaves (1720-1778), tisserand dans le Lancashire, élabore un métier permettant d'obtenir huit fils simultanés. Ensuite, Richard Arkwright (1732-1792) ingénieur et industriel, invente la machine à filer et la machine à carder tout en appliquant ses inventions à son usine, le textile est devenu une activité industrielle. 

Jusqu'au XVIIe siècle, à Tournai, l'activité textile était réalisée à domicile, même si elle donnait de l'occupation à de très nombreux habitants de la ville et des campagnes, il faudra néanmoins attendre le début du XIXe siècle pour qu'elle atteigne son apogée. Tout avait débuté, quelques temps auparavant, à l'époque de l'impératrice Marie-Thérèse lorsque la ville faisait partie des Pays-Bas autrichiens. L'économie locale, fort affaiblie, s'était tournée vers le textile comme le feront également les régions de Mouscron, Leuze, Quevaucamps et Péruwelz. On voit ainsi apparaître le tissage, le filage et l'activité bonnetière. On dénombre plus de 3.000 personnes occupées dans ce nouveau secteur d'activité.

Vers 1815, on assiste à l'apparition des premiers métiers anglais et vers 1855 à l'introduction des premiers métiers circulaires ainsi que l'utilisation de la machine à vapeur. Les industriels tournaisiens vont se lancer, avec succès, dans la recherche pour perfectionner l'outil.

Le 30 juillet 1849, un arrêté ministériel accorde au sieur Charles Verdure-Bergé, fabricant à Tournai, un brevet de perfectionnement au nouveau système de métier à tisser les tapis à noeuds, façon Smyrne. 

Le 4 mai 1853, la Chambre de Commerce de Tournai signale par un rapport au gouvernement l'importante découverte réalisée par les frères Descy, des industriels tournaisiens quigrâce à de nouveaux procédés chimiques, sont parvenus à fabriquer des châles en coton croisé imitant les cachemires d'Ecosse à un prix de revient inférieur de 70%.

Le 9 juillet 1853, William Barrow, installé à la rue des Moulins, reçoit un brevet d'invention pour une espèce de filière (sic) destinée à fileter la partie inférieure des bobines pour les filatures.

Un arrêté ministériel, paru le 30 décembre 1858, délivre à J. Casse de Tournai, un brevet d'invention pour des perfectionnements dans l'application du métier rectiligne anglais au tissage mécanique de la bonneterie à côtes.

Le 5 mai 1863, un brevet d'invention est délivré à Auguste Philippart pour un mode de dégraissage des laines qui permet l'enlèvement facile des "points de terque", une sorte de goudron qui reste attaché à la laine.  

Le 30 juillet 1864, Mr. Delahaye, mécanicien à l'école industrielle, construit un nouveau métier circulaire propre à tisser les gilets et les jupons de laine.

Le 15 août 1864, un arrêté ministériel accorde à Mr Morel de Tournai, un brevet de perfectionnement pour une machine peigneuse pour le traitement des matières filamenteuses. 

A cette même époque, la Manufacture de Tapis se voit commander par une importante maison parisienne, 25.000 mètres de tapis de haute-lisse à livrer rapidement et en novembre 1882, la manufacture de Mrs Paul Dumortier et fils obtient le prix d'excellence à l'Exposition des Arts industriels à Gand. A cette occasion, les propriétaires de la manufacture tournaisienne attirent l'attention sur le fait qu'on vend de plus en plus de tapis soi-disant de Tournai (connus dans le monde entier) et que 90% de ces ventes sont issues de fabrications françaises ou anglaises.

A Tournai vont apparaître de véritables dynasties de l'industrie textile :

En 1823, Simon Philippart fonde une filature de laine peignée à la rue des Moulins.

A peu près à la même époque, Louis Bossut ouvre une filature de coton et une teinturerie à la rue du Glategnies. 

En 1833, Simon Boucher, filateur de lin, s'établit à la rue des Soeurs de Charité, plus tard, il s'installera également à la rue Neuve et à la rue Saint-Brice.

Au début du XXe siècle, Paul Pastur crée l'Ecole des Textiles qui sera fréquentée par des élèves venus du monde entier et notamment du continent africain.

Durant cet âge d'or, elle occupera près de 44% de la population active dans le Tournaisis. 

A partir du premier conflit mondial, l'activité textile va peu à peu décroître à Tournai et se maintiendra encore environ quatre ou cinq décennies à Mouscron, Leuze et Quevaucamps. Dans les années soixante, la production textile tournaisienne représentait encore près de 20% de la production nationale (principalement répartie dans le Hainaut Occidental et dans la région de Verviers). 

La Contonnière Tournaisienne de la famille Bossut quittera la ville des cinq clochers en 1923 pour s'installer à la rue de la Filature à Mouscron. 

Souffrant de la pénurie de main d'oeuvre qui déserte Tournai pour le Nord de la France et n'étant plus concurrentielle, l'entreprise de Carlos Boucher ferme les portes en 1935.

Les usines Philippart installées à la rue des Moulins et à la rue de la Culture construisent une unité ultra-moderne à Ere, Daphica, le long de la chaussée de Douai, mais devra la cèder, en 1975, à ses employés et ouvriers qui, durant près vingt-huit années, pratiqueront un système exemplaire de co-gestion. L'usine ayant pris le nom de Textiles d'Ere fermera définitivement ses portes en 2003.

La bonneterie Wattiez a continué à porter, seule, le souvenir des années d'or de l'activité textile dans notre région. La Rayonne située à la rue As-Pois a également disparu dans la tourmente de la crise du textile. Habitant alors sur le boulevard Bara, dans les années soixante, j'entends encore ce cornet qui sifflait la fin de journée de travail vers 17h. Dans les minutes qui suivaient on voyait sortir des dizaines et des dizaines de travailleurs, les jeunes ouvrières remontant, bras dessus, bras dessous, le boulevard, les hommes en vélo ou en mobylette, malette sur le dos, regagnant leur domicile à la cité du Maroc, aux "quarante maisons" ou dans un village voisin.  

Désormais, la production textile vient de Chine et du continent asiatique, là où les individus, parfois même des enfants, exploités comme l'étaient les travailleurs au temps de Zola, travaillent dix à douze heures par jour pour un salaire de misère ce qui permet, malgrè les frais de transport, de vendre moins cher le produit fini en Europe. La qualité est-elle encore toujours présente? Peu importe, voilà un critère qui n'est plus pris en considération dans notre société de consommation où tout est jeté avant même d'être usé !

Pourtant, jamais à l'époque du textile issu de nos régions, on a parlé d'allergies à des colorants ou à des produits chimiques, c'est cela aussi la rançon du "progrès". 

(sources : étude du professeur Robert Sevrin parue dans l'ouvrage "Le Hainaut Occidental dans le miroir d'un journal régional" en 1979 ) "Biographies tournaisiennes des XIXe et XXe siècles" de Gaston Lefebvre, ouvrage paru en 1990 , édité par l'Archéologie industrielle de Tournai - site web de la Ville de Tournai et recherches personnelles). 

 

 

 

11:34 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : tournai, textile, philippart, boucher, bossut, wattiez, textiles d'ere |

Commentaires

Bonsoir Serge,
c'est une triste constatation.
Ils veulent toujours plus d'argent.
La Chine prend tout.
Et pourtant, la qualité n'y est pas.
J'ai déjà eu des problèmes avec des pantoufles, c'était la teinture , bref, ce ne sont que des brols.
Il faut éviter, "Mad in China", il ne restera bientôt plus que cela.
On faisait de si belles et bonnes choses chez nous.
C'est un triste monde que les gros nous construisent, à quand la révolution ?
On reste zen.
Passe une agréable soirée, bisous et mes amitiés.

Écrit par : Mousse | 09/04/2013

Répondre à ce commentaire

Merci pour tes réponses sur Tournai à mes questions de ce week-end. Bonne journée Serge malgré la pluie.

Écrit par : Un petit Belge | 10/04/2013

Répondre à ce commentaire

Bonjour Serge,

A "En 1833, Simon Boucher, filateur de lin, s'établit à la rue des Soeurs de Charité ...", mentionné ci-dessus, il conviendrait d'ajouter - et ce n'est apparemment pas mentionné dans "Bibliographies tournaisiennes" - que Simon BOUCHER fut le fondateur de la filature du "Chemin du vieil hôpital", voirie étroite devenue plus tard la "Rue Boucher"à WARCHIN. En même temps que directeur de filature, il était devenu bourgmestre de la commune du village. La filature travaillait déjà en 1850 et cessa ses activités en 1879 (faillite). Mr Boucher décéda à Warchin le 30 décembre 1879. Pour l'histoire de cette "Filature Boucher" au travers de la presse locale : voir notamment dans http://warchin-varcinium.skynetblogs.be et "toutes les archives". Amicalement. Jacques DCK

Écrit par : jacques DE CEUNINCK | 10/04/2013

Répondre à ce commentaire

Merci pour votre article très intéressant.
Je me permets d'ajouter une note optimiste dans notre monde très concurrentiel.
Une activité textile existe toujours à Mouscron et emploie, à ma connaissance, plus de 600 travailleurs.
Pour une idée d'échelle la société pour laquelle je travaille, De Poortere Frères S.A (groupe De Poortere), redémarrée en avril 2010, produit +/- 800.000m de tissu d'ameublement et de décoration par an grâce à une quarantaine de travailleurs.

Écrit par : Jean-Pierre Vanbostal | 22/01/2014

Répondre à ce commentaire

Les commentaires sont fermés.