30 janv.
2013

Tournai : A Saint-Piat, la chance est là !

Alors que le quartier dit de "la Madeleine" auquel nous avons récemment consacré une présentation est situé sur la rive gauche de l'Escaut dans la partie plutôt sud-ouest de la ville, le quartier Saint-Piat, sur la même rive, occupe une position plutôt sud-est. 

"A Saint-Piat, la chance est là" dit un dicton tournaisien. Ces paroles, on les trouve dans la chanson qu'a consacré à ce quartier Edmond Godart, membre de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien : "Ch'est à Saint-Piat, ch'est bin connu dins tou l'ville, qu'la chance est là pour cha, on n'se fait pos d'bile..." (C'est à Saint-Piat, c'est bien connu dans toute le ville, que la chance est là, pour cela on ne se fait pas de bile...)

Notre chance à nous est d'avoir pu compter sur les Ecrivains Publics de Wallonie picarde qui ont eu l'excellente idée de publier, en 2009, avec la collaboration des habitants du quartier, un ouvrage intitulé "Mémoires du quartier Saint-Piat, un état d'esprit, une âme". 

Si ce quartier est indéniablement le berceau de notre cité scaldéenne, il est aussi, probablement, un des plus solidaires, des plus attachés aux traditions, un endroit de la ville où on sait encore faire la fête entre voisins, entre amis, un lieu truffé de témoignages du passé.

Tout au long des prochains articles, nous allons nous y promener avec pour nous accompagner, un orfèvre en la matière, Etienne Boussemart, membre de l'association des Guides de la Ville. 

Un bref retour dans le temps.

Il ne s'agit pas d'affirmer que Saint-Piat est le plus ancien quartier de la ville, il faut encore en trouver les preuves. Celles-ci nous ont été fournies par les archéologues qui ont entrepris des fouilles le long du fleuve. A l'époque romaine, un peu avant le début de notre ère, un débarcadère existait déjà à hauteur du quai Taille-Pierre, découvert par l'équipe du professeur Marcel Amand dans le courant des années soixante, il était lui-même situé à proximité du gué qui permettait de traverser le fleuve nommé Scaldis (l'Escaut). Celui-ci était loin de ressembler à celui que nous connaissons aujourd'hui, il n'était pas contenu entre des quais de pierre mais s'étalait sur plusieurs dizaines de mètres, contournant des petits ilôts, présentant à certains endroits une moindre profondeur. 

La ville prenant de l'extension, Rome construisit pour la protéger sa première enceinte. Elle ceinturait les habitations comprises entre les actuelles rues du Cygne et Madame. Laissant donc, bizarrement, notre quartier Saint-Piat en dehors de ses murs. Dans le courant du IIIe siècle, le pape envoya un missionnaire italien pour évangéliser la région où vivaient les Ménapiens, celui-ci s'arrêta à Tournai. Il avait pour nom Piato et, ici, on l'appela Piat. Piat parlant au nom de son dieu unique dérangea les romains qui le firent décapiter, probablement en un lieu proche de l'actuelle église paroissialle qui lui est dédiée. Par son martyr, il devint Saint-Piat qui, avec Saint-Eleuthère, est considéré comme un des fondateurs de l'église tournaisienne. Les versions divergent quant au lieu où il est enterré. Pour les habitants de la région, son sarcophage se trouve à Seclin, village du Nord de la France, distant d'une petite vingtaine de kilomètres de Tournai, pour d'autres, il serait inhumé à Chartres.

Bien plus tard, à la fin du Xe siècle, la ville ayant pris de l'extension, une nouvelle muraille fut érigée, cette fois, elle était construite entre les actuelles rue du Cygne et de Bève (une rue qui longe le séminaire). A l'abri de l'enceinte, le quartier Saint-Piat ne va cependant pas échapper à une destruction presque totale, quelques siècles plus tard, non en raison de conflits mais par la seule volonté du roi Louis XIV qui, au XVIIe siècle, fit construire la citadelle sur des plans de Vauban. Pour réaliser l'esplanade de celle-ci, on démolit en totalité le quartier et l'église Sainte-Catherine. Cette vaste étendue herbeuse allait pratiquement jusqu'à l'actuelle rue des Ingers. Deux siècles plus tard, en 1869, la citadelle sera démantelée et, en 1875, son enceinte sera détruite. Un nouveau quartier va alors naître sur cette ancienne esplanade. Autour du Palais de Justice, on va voir s'ériger des maisons de style Art Nouveau, Art déco... dans les actuelles rue de la Justice, Albert Asou, avenue du 3e Chasseur à cheval... Les riches maisons bourgeoises bien souvent occupées par des professions libérales vont désormais côtoyer les petites maisons tournaisiennes où vivent les ouvriers et l'imposant hospice des vieillards de la rue Sainte-Catherine. 

Entre Escaut et rue Saint-Piat, véritable colonne vertébrale du quartier, tout un peuple va vivre en parfaite harmonie. On rencontrera ses habitants au soirs d'été, assis sur le pas de la porte échangeant les informations de la journée qu'on avait appris au magasin du coin ou à l'usine ou réunis entre amis autour de l'étuve, les soirs d'hiver, pour de longues soirées à l'écrienne, ce noir quart d'heure organisé dans chaque maison à la lueur du feu de bois ou à charbon dans un souci d'économie de chandelle ou d'électricité.

Un quartier qui aime faire la fête ! 

On vit dans son quartier, on y travaille bien souvent, on aime aussi se distraire, s'amuser. Une fois par an, Saint-Piat est en liesse, c'est le "Sacre", la ducasse du quartier. Si le mot ducasse est dérivé de "dédicace", l'église du quartier est "dédiée" à Saint-Piat, le mot "Sacre" en lui-même vient de "sacralisation" ou "consécration" de l'église. Cette fête populaire a lieu depuis 1876 et s'articule toujours autour du quatrième dimanche après la Pentecôte, sa date est donc mobile. Elle se déroule durant quatre jours, du samedi, jour d'ouverture, au mardi, jour dit le "renclos" (le lendemain de fête). Le premier jour, le sacre est ouvert par la retraite aux flambeaux composée de sociétés de musique et de géants. Le dimanche, concerts, sortie de la société des gilles, attractions et feu d'artifice grandiose avec embrasement du "Pichou", une statue dont nous aurons l'occasion de reparler. Le lundi était le jour où était organisée à la grande braderie, un goûter offert aux nécessiteux du quartier, la visite aux couples ayant fêté durant l'année leurs noces dor (cinquante années de mariage), le bal populaire et à un nouveau feu d'artifice. Le mardi, la journée voyait se dérouler les jeux populaires et les concours pour les enfants. 

Comme on peut le constater, personne n'était oublié, la fête est organisée pour les plus petits aux plus grands, pour les plus pauvres aux familles les plus aisées, pour ceux du quartier mais aussi pour tous les tournaisiens qui ne se privaient pas d'y venir, tout cela baignant dans une atmosphère bon enfant.

Après la seconde guerre mondiale, de nouvelles attractions sont apparues dont les traditionnels combats de catch sur un ring installé au bas de la rue des Jésuites. C'était l'époque de l'Ange Blanc, du Bourreau de Béthune... ces hommes masqués qui ajoutaient un peu de mystère à cet art du spectacle ou bien les radio-crochets, le moment attendu par les chanteurs amateurs parmi lesquels le "petit Lucien de chez Joveneau" (auquel nous avons déjà consacré un article). 

Comme la plupart des ducasses organisées dans nos quartiers, celle de Saint-Piat s'est éteinte peu à peu au début des années quatre-vingt, toutefois, à l'initiative de personnes du quartier, depuis deux ou trois ans, on assiste à un renouveau, les habitants se réunissant sur les quais pour un grand repas festif durant lequel des jeux sont organisés.

A l'image des sociétés du Centre et du célèbre carnaval de Binche, le quartier Saint-Piat a lui aussi sa société de "Gilles", née en 1920, à l'initiative de Victor Duchenne. Le costume est confectionné par des dames du quartier dans de la toile de jute, il est ornés des traditionnels lions et étoiles découpées dans du tissu noir jaune ou rouge, d'une collerette et du chapeau à plumes. La société a failli disparaître mais depuis les années 2000, le groupe s'étoffe, à nouveau, grâce à des jeunes venus rejoindre les ainés. On entendra encore longtemps résonner le claquement des sabots et battre la caisse et les tambours dans les rues du quartier, on assistera encore au jet des oranges, fruits gorgés de soleil, qui n'ont cependant plus la même valeur pour les enfants de notre époque que pour ceux du début du XXe siècle. 

On ne peut évoquer les festivités du quartier sans parler du "Studio 24", un café dans lequel se produisaient, après la seconde guerre mondiale, l'orchestre "Johnny Delcroix" composé des trois frères Jean, Raymond, Roger et de Cyr Detournai. Le café repris par les parents Delcroix quelques jours avant la libération portait l'enseigne "Au Bilou", il sera dès lors connu sous le nom de Studio 24, un air fort demandé à l'époque selon ceux qui connurent cette époque. 

Si la ville d'Ath est connue dans le monde entier pour ses géants, chaque quartier de Tournai possède également le sien, promenant fièrement lors des cortèges du mois de juin. Saint-Piat n'échappe pas à la règle gâce à Henri Maenhout, concepteur de "Gramère Cucu", la figure emblématique. Ce géant représente Emilie Juste, une verdurière native de la rue des Recollets, verdurière installée sur le quai du Marché aux poissons qui vendait, entre autres, des bâtons avec  des cerises aux enfants qui l'appelaient "Gramère (grand'mère) Cucu (du nom qu'elles les affublait)". 

On ne risquait pas de mourir déshydrater dans le quartier Saint-Piat, depuis toujours, celui-ci compta des dizaines de café aux noms typiques : le Tam Tam (dont la clientèle était composée de soldats venant des deux casernes de l'époque, Saint-Jean et Rucquoy), le café des Etats-Unis à ne pas confondre avec son voisin situé presqu'en face, les Etats-Unis, la Poire Cuite, la Chanson Wallonne, Au bon grain, au Dome, au Bon Accueil, au Caillou d'Or, Chez Flore, le café du Monnel, le Piccadilly, le café Vauban, le Magistrat, L'As de Carreau, au Paddock, aux Infants d'Saint-Piat, le café de Saint-Piat, Le Las Vegas, la Diva, le Sabayon, le Studio 24, A la Bretagne... Entre le carrefour du Dôme et la porte de Valenciennes, on a compté jusqu'à une trentaine d'estaminets. On s'y retrouvait pour jouer aux cartes ou au jeu de fer, au moment du souper familial de Noël, du réveillon de la Saint-Sylvestre, pendant le Sacre ou tout simplement quand on en avait envie et... ce n'était pas les occasions qui manquaient !

(à suivre)

(sources : "Tournai, Ancien et Moderne " de Bozière, paru en 1864 - " Mémoires du quartier Saint-Piat", ouvrage collectif proposé par les Ecrivains Publics de Wallonie Picarde et les habitants du quartier, paru en 2009 et malheureusement épuisé - "Le Tournai militaire, des Romains à l'Ecole de la Logistique" d'Alain Bonnet, Johan Coopman, Jacques Jacquet, Philippe Pierquin, Pierre Peeters, ouvrage paru aux éditions Wapica en 2012, toujours disponible - souvenirs personnels)

(S.T. Janvier 2013)

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