23 janv.
2013

Tournai : Au temps du Mont de Piété

L'origine

Le Mont de Piété, voici une expression qui, dans nos régions, devient peu à peu désuète, pourtant, à cause de la crise que nous connaissons depuis trois ou quatre ans, là où ce genre d'institutions subsistent, elles connaissent une affluence croissante. 

C'est à la fin du XVe siècle qu'un moine italien de l'ordre des Récollets, constatant les difficultés dans lesquelles se débattaient les pauvres gens, victimes de taux usuraires pratiqués par la plupart des prêteurs sur gage (intérêt parfois équivalant à 100% du capital) eut l'idée de créer des lieux où des sommes seraient prêtées moyennant la remise en gage d'un objet dont la valeur serait estimée. On appela ces institution les "Monte de pieta" littéralement les lieux où on offrait des "montants de pitié", la traduction française en Mont de Piété est donc erronée. 

C'est en 1610, à Avignon, que fut créé la première institution de ce genre en France, huit ans plus tard, une autre naissait à Bruxelles. Celle-ci existe toujours et se situe au sein du populaire quartier des Marolles. 

Le Mont de Piété est une institution officielle et financière qui va bien au-delà du simple prêt sur gage. Les personnes connaissant des difficultés passagères et devant faire face à des dépenses obligatoires ou imprévues peuvent s'y rendre à condition elles répondent à certains critères bien définis : nationalité (être belge), âge (être majeur), faire preuve de sa situation, être propriétaire du bien gagé... Le prêt sera accordé avec échéance de remboursement contre remise de l'objet dont la valeur aura été estimée par expertise des appréciateurs de l'institution. Moyennant remboursement de la somme reçue, l'emprunteur pourra récupérer celui-ci à l'échéance ou avant celle-ci. Ce sont surtout des bijoux, des objets de grande valeur... qui sont offerts en gage.

Le Mont de Piété à donner naissance à deux expressions encore utilisées par les habitués de cette forme de crédit : "aller chez ma tante" ou "mettre au clou".

La première de ces expressions date du XIXe siècle. Par dignité et afin de ne pas faire part de ses malheurs financiers, on expliquait la soudaine rentrée d'argent permettant de faire face à une obligation de remboursement par une largesse familiale. L'expression "ma tante" avait été choisie en opposition de celle de "mon oncle" qui désignait le prêteur sur gage. La seconde expression tire son origine de l'imagination populaire, le "clou" désignait l'endroit où on pensait que l'objet gagé était accroché, comme on pend un pardessus dans un vestiaire. 

Jusqu'au Moyen-Age, les Israelites avaient le monopole du commerce et du prêt d'argent. Ce sont les marchands lombards dans leurs relations commerciales avec les Pays-Bas qui ont introduit cette institution dans nos régions. Avec l'assentiment de l'Eglise qui jusqu'alors voyait d'un mauvais oeil ce commerce d'argent (comme dit l'Evangile, on ne peut servir deux maîtres à la fois, Dieu et l'argent !), ils établirent un comptoir commercial à Tournai en 1439 (bulle du pape Eugène qui autorise ainsi le premier comptoir commercial en Europe). En 1515, le pape Léon X valide, lui aussi par une bulle, la création des Monts de Piété.

Ce n'est qu'en 1582 qu'on songe à créer une telle institution à Tournai alors qu'Ypres (1534) et Bruges (1573) en sont déjà dotés. Il sera financé par un octroi sur le vin et la bière concédé par Philippe II. L'argent récolté par ces "taxes" et géré par les Consaux servit cependant à financer en priorité des écoles dominicales. 

Il faudra attendre le règne des archiducs Albert et Isabelle (fin du XVI et début du XVIIe siècle) et la nomination d'un certain Wenceslas Cobergher pour voir s'organiser un système de crédit et l'organisation d'un réseau de mont-de piété. 

Le mont-de-piété tournaisien.

Il semble qu'on puisse retenir la date de 1622 pour l'apparition celui-ci au sein de la cité des cinq clochers et l'année 1625 pour son inauguration. Il aurait été édifié sur l'exemple de celui existant à Valenciennes (dans le Nord de la France) et sa construction aurait été suivie par Melchior de Somer, architecte bruxellois, d'origine allemande ou... par un architecte local inconnu !

Ayant la forme d'un parallélogramme, en brique et pierre, l'immeuble de la rue des Carmes se dresse sur trois étages et un grenier. En pente assez raide, le toit est percé de lucarnes éclairant un vaste grenier. Il est flanqué en son centre d'une tourelle de style Renaissance abritant l'escalier qui mène aux différents étages, au sommet de celle-ci un lanternon octogonal est surmonté d'un bulbe. On accède à la cour intérieure en franchissant un portail de style baroque  et à droite de l'entrée se trouve la maison du surintendant particulier du mont. Ne cherchait plus celle-ci, il ne reste désormais que sa façade, la maison s'étant peu à peu effondrée par manque d'entretien. Le surintendant assurait la fonction de concierge. 

Contrairement à ce que laisse pensée sa visite, il ne s'agit pas de l'entrée principale du mont-de-piété d'alors, celle-ci, aujourd'hui murée donnait dans la ruelle dite du Mont-de-Piété. C'est par là qu'entraient ceux qui venaient gager ou récupérer un objet. La porte actuelle donnait accès à la salle où étaient vendus les objets non récupérés à l'échéance ou abandonnés volontairement par les emprunteurs. A l'étage, protégées par des grilles, se trouvent les salles où étaient conservés les objets précieux, les gages en or ou en argent. Le mont-de-piété prenait un intérêt compris, selon les sources, entre 5 et 15%, c'était loin d'être un crédit aisé et il représentait pour certain une sorte de gestion de la misère. 

La suppression du Mont-de-Piété.

Lors de l'arrivée des Révolutionnaires à Tournai, l'institution sera momentanément supprimée, mais sera rapidement reprise par les autorités communales qui en confie la gestions aux hospices civils en septembre 1803. Le 9 novembre 1866, le conseil communal décide sa suppression définitive.  Le bâtiment est affecté au bureau de bienfaisance et sert également aux archives de la ville et de l'Etat ainsi qu'à la commission des hospices civils. En 1879, une extension de l'école normale pour fille y sera accueillie et transformera une partie du bâtiment en classe et en économat. 

Après la seconde guerre mondiale, durant laquelle, le bâtiment, classé en septembre 1936, a été épargné des bombardements, on y installera le musée d'Histoire et d'Archéologie local. Il regroupait également les tapisseries de Tournai ainsi que les collections d'art décoratifs (porcelaines...). Ces deux département quitteront la rue des Carmes pour le Musée de la Tapisserie de la place Reine Astrid en 1991 et celui des Arts de la Table, à la rue Saint-Martin, un peu plus tard. 

Au sein du quartier Saint-Jacques, le Mont-de-Piété continue à se dresser et à abriter les vieilles pierres et les richesses découvertes lors de fouilles archéologiques dans le sous-sol tournaisien, il en oublierait presque l'état vétuste dans lequel il se trouve, fier de montrer aux visiteurs les trésors qu'il abrite. Ceux qui le visitent désormais sont peut-être moins nombreux que ceux qui venaient y chercher quelques moyens de subsistance en laissant bien souvent des objets chargés de souvenirs familiaux, leurs seuls trésors !

(sources : "Tournai, Ancien et Moderne" de Bozière, "Le Mont-de Piété de Tournai, un pôle dans la ville" de Benoit Dochy, Louis Donat Casterman, Raphaëlle de Ghellinck Vaernewyck, Florence Renson et Pierre Peeter (photographe), publié par l'asbl Pasquier Grenier en 2010 et recherches personnelles).

(S.T. Janvier 2013)

Commentaires

bonjour :bonjour, appréciant toujours les informations de l'optimiste, ici il faudrait rectifier: cette information erronée vient effectivement d'auteurs plus anciens mais qui n'on pas effectué de recherches , mélangeant différentes informatuions ...; j'ai publié (mémoires de la SRHAT tome XIII p 139-172 et compte compléter d'ici fin 2015. En bref les Lombards n'ont pas introduit de mont de piété (que du contraire) et la Bulle d'Eugène IV semble bien une invention d'Hoverland "Jusqu'au Moyen-Age, les Israelites avaient le monopole du commerce et du prêt d'argent. Ce sont les marchands lombards dans leurs relations commerciales avec les Pays-Bas qui ont introduit cette institution dans nos régions. Avec l'assentiment de l'Eglise qui jusqu'alors voyait d'un mauvais oeil ce commerce d'argent (comme dit l'Evangile, on ne peut servir deux maîtres à la fois, Dieu et l'argent !), ils établirent un comptoir commercial à Tournai en 1439 (bulle du pape Eugène qui autorise ainsi le premier comptoir commercial en Europe)"

Écrit par : Benoit Dochy | 09/02/2013

Répondre à ce commentaire

Les commentaires sont fermés.