21 janv.
2013

Tournai : une justice différente au Moyen-Age !

Dans un article précédent consacré à la Charte communale octroyée par Philippe-Auguste, nous avons pu constater que la justice rendue à Tournai au Moyen-Age était marquée du sceau de la sagesse. Il n'était pas fait usage à l'exemple d'autres régions de la torture pour faire avouer les suspects d'un délit, le témoignage était déjà d'application, les peines allaient des amendes au bannissement avec toujours la possibilité de la réparation du tort causé. 

Comme partout, les faits les plus graves étaient, bien entendu, punis de la peine de mort mais les juges savaient mener les débats avec beaucoup d'intelligence. Les plus beaux exemples étaient les procès de personnes accusées de sorcellerie. La sorcière est aussi vieille que l'humanité et a donné lieu dans de nombreuses régions et à différentes époques à des procès retentissants et à des sentences souvent empruntes de barbarie.

A une époque où l'illétrisme était encore fort présent, où la naiveté était fort répandue, une maladie soudaine, la perte du bétail, de mauvaises récoltes, des amours contrariés, une malchance récurente, tout cela ne pouvait être, pour les petites gens, que l'oeuvre du Malin et de ses servantes, les sorcières. Si on peut comprendre que l'individu primaire soit enclin à croire au mauvais sort, comment accepter que les personnes instruites comme l'étaient les magistrats, les prêtres, les médecins admettaient que certaines personnes étaient capables de jeter des maléfices sur d'autres, les poursuivaient, les livraient au bourreau avant de les brûler sur un bûcher.

Walter Ravez nous renseigne que le Comte de Nédonchel (1813-1902) avait patiemment compulsé les registres de la loi et que dans un ouvrage intitulé "Les anciennes lois criminelles en usage dans la ville de Tournai, de 1313 à 1553", il n'avait trouvé, parmi les centaines de condamnations à mort, que trois pour maléfice, tous les trois connexes à d'autres crimes qui méritaient la peine de mort, l'un pour "crime contre nature", un autre pour assassinat. 

De 1524 à 1684, il y eut en Belgique, cent et six procès de femmes et six procès d'hommes présumés auteurs de crimes de sorcellerie, de magie ou de pratiques diaboliques. A la même époque, entre 1582 et 1590, quatre hommes et une femmes furent jugés à Tournai pour des faits similaires et subirent la peine capitale. 

La sorcière est souvent une vieille femme pauvre, vivant de mendicité, souvent peu gâtée par la nature au point de vue de la beauté. Peut-être souffre-elle également de maladies que nous connaissons désormais et qui lui font perdre la raison, pousser des cris ou encore porter des jugements moqueurs sur les autres. Il n'en fallait pas plus pour qu'elle soit rendue responsable de tous les maux de la terre ! Elle est peut aussi être une fille simple, pauvre mais d'une grande beauté, faisant tourner la tête aux hommes mariés et s'attirant par le même occasion la jalousie de leurs épouses. Un peu trop délurée, envoûtante, elle était dénoncée à la magistrature pour mille petits faits, d'ailleurs, pareille beauté ne pouvait avoir d'origine qu'un pacte avec le Diable. 

Comment en arrivait-on à de telles inepties ? Voici ce que nous enseigne le procès de la dénommée Martine Van Mansart qui eut lieu en 1666. Il faut tenir compte qu'à cette époque le fanatisme est toujours bien présent et que les juges ne songent qu'à protéger la population en lui donnant le plus souvent raison tout en affirmant leur autorité et servant leur besoin d'être respecté.

L'histoire de Martine Van Mansart

Martine vivait avec son époux Sulpice Detournay au recran Cazier, un établissement hospitalier situé à Saint-Brice. Lui était manoeuvre de roctier (aidant dans une carrière), elle, louait ses services en allant travailler de cense en cense (de ferme en ferme). Le 22 août 1666, âgée de 64 ans, elle fut jetée en prison sous l'accusation d'avoir fait mourir les cinq enfants et l'épouse d'un dénommé Sébastien Robicquet, retordeur. Le premier enfant, né à l'âge de huit mois, était mort douze jours plus tard, trois autres étaient morts "sans baptême", et le dernier entraîna sa mère avec lui dans la tombe. Le père accusa Martine d'avoir posé à plusieurs reprises la main sur le ventre de sa femme enceinte, accusation renforcée par le témoignage par Jeanne Gilles qui n'était autre que la fille du parrain de la pauvre Martine. 

Huit jours après l'arrestation de Martine, quatre chevaux de Jeanne Gilles périrent "comme enragés" et l'autopsie révéla qu'ils avaient près du coeur "des formes de crapaud, de pièges et de souris" !

Un autre témoin, le dénommé Mathurain Bourdeau avait vu Martine "faire du lari" (faire un scandale) dans la rue du Glatigny et promener avec une sorte de souris rousse avec laquelle elle jouait. Les preuves les plsu fantaisistes s'accumulèrent contre l'accusée, ainsi on raconta qu'une vieille dame, âgée de quatre-vingt-un ans, qui n'avait jamais été malade avant l'arrivée de Martine au recran Cazier, s'était sentie soudainement "malificiée" et avait eu recours à un exorcisme effectué par les Pères Recollets. 

Face à ce flots de témoignages, la justice tournaisienne enquêta, comme on dirait maintenant, à décharge. On se rendit au village natal de Martine, à Velaines, et on interrogea ceux qui l'avaient connue. Tous reconnurent en Martine et sa mère des gens pauvres mais honnêtes. 

Deux jours, plus tard, à Tournai, un nouveau témoin vint révéler qu'aux "avents derniers", Marguerite Gobert s'était rendue à l'église Saint-Brice en compagnie de son fils âgé de douze ans, Jean Baptiste. Il déclara qu'alors qu'il y avait de nombreuses places vides, Martine vint s'asseoir à côté de la mère et de l'enfant et lui caressa la tête. L'enfant mourut peu de temps après. Les symptômes évoqués lors du procès étaient très probablement ceux de la présence d'un ténia (ver solitaire) mais le médecin consulté (un homme normalement cultivé) délivra un diagnostic surprenant : "la maladie de Jean Baptiste paraît avoir pour origine un maléfice, selon moi, la guérison ne pourra être obtenue que par un exorcisme". Etonnant de la part d'un homme de science !

Le procès de sorcellerie

Le procès de Martine dura quatre jours, la pauvre femme fut harcelée de questions par un juge impitoyable, confrontée aux témoins, certains rapportèrent qu'elle fut torturée pour lui faire avouer mais aucun écrit n'atteste cette affirmation. Elle expliqua que sa réputation de sorcière lui avait été donnée trente ans plus tôt lorsque l'enfant dont elle était la nourrice était mort. D'autres témoins vinrent attester de son innocence mais sans convaincre le magistrat qui avait un à priori margement défavorable. 

L'affaire étant arrivée aux oreilles du prévôt et des jurés, ceux-ci s'en saisirent. Ils refusèrent qu'elle soit brûlée sur la Grand'Place mais prononcèrent néanmoins son bannissement. On ne sait où a fini ses jours, celle qui avait habité Tournai durant près de cinquante ans. 

Au moment de clôre cet article, certains penseront que tout cela ne serait plus possible à notre époque. En êtes-vous si certain ? Il suffit simplement de lire les commentaires apposés au bas d'une information dans la presse ou sur internet pour se convaincre que la vindicte populaire n'est qu'endormie et qu'il faut très peu pour la réveiller. 

(sources : "Folklore de Tournai et du Tournaisis" de Walter Ravez, ouvrage original paru en 1949 aux éditions Casterman, réédition en 1975)

(S.T. Janvier 2013)

09:35 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, justice, sorcellerie, sorcières, procès |

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