07 janv.
2013

Tournai : c'est le Lundi perdu !

Aujourd'hui à Tournai, on fête le "Lundi perdu" ou "Lundi parjuré". Depuis quelques années, on a pris l'habitude d'appeler cette soirée, "le troisième réveillon des Tournaisiens". 

Cette coutume existait déjà au XIIIe siècle puisque l'historien tournaisien, le moine Li Muisis de l'abbaye de Saint-Martin, l'évoquait déjà dans ses écrits en 1281 : "selon une ancienne coutume, les citoyens les plus aisés et leurs fils se réunissent fraternellement autour d'une table ronde et élisent un roi"Cette tradition tire probablement son origine de la "Fête des Rois" encore célébrée dans de nombreuses régions.

Sa date est immuable, pourtant chaque année certains habitants s'interrogent quant au jour précis où il faut la célébrer. Depuis toujours, elle se situe le lundi qui suit la fête de l'Epiphanie, c'est-à-dire le premier lundi qui suit le 6 janvier. Elle aura donc toujours lieu entre le 7 (si cette date coïncide avec un lundi) et le 13 janvier. Profitant de l'ignorance de certaines personnes et aussi dans un but commercial, les restaurateurs tournaisiens ont, depuis quelques décennies, fait fi de la tradition et organisent les repas du lundi perdu durant les deux premiers week-ends de janvier, car, si la fête est avant tout familiale, depuis l'après-guerre, elle est également au menu des restaurants. Comme on dit à Tournai : "ch'est l'jour du grand plucache" (un repas important) !

On fait remonter son origine au Moyen-Age, au temps où les seigneurs fonciers rendaient leur justice et tenaient leurs assises, les "plaids généraux" ou "franches vérités" en présence de tous les dépendants de leurs seigneurie, rassemblés, le jour prescrit et appelés par la cloche du beffroi. Se déroulant en plein air, elles avaient pour but de découvrir les crimes et délits qui avaient échappé aux autorités judiciaires. Tous ceux qui avaient connaissance de faits délictueux étaient tenus de les déclarer, après avoir prêté serment "par devant les saints". On jurait donc sur les saints lors de ces assises qui se tenaient le lundi après l'Epiphanie. A-t-on appelé ce jour le "lundi parjuré" parce que certains malgré leur serment soutenaient des propos contraire à la vérité ? Lucien Jardez préfère y voir la notion de grand serment, le préfixe "par" marquant l'idée de perfection. Le repas est une survivance de la gombance à laquelle était conviés les seigneurs à l'issue des plaids. 

La notion de "Lundi perdu" est probablement plus récente car en ce jour usines, ateliers, bureaux étaient fermés et la journée était chômée, sans salaire, un lundi perdu au point de vue rentrée financière. Pendant que les femmes préparaient la fête, les hommes se rencontraient autour d'une (ou plusieurs) chope dans les estaminets (cafés) de la ville. 

A propos de cette fête, certaines personnes utilisent, à tort, l'expression "lapin perdu", celle-ci est dénuée de sens !

En plein de coeur de l'hiver, durant les jours les plus sombres et aussi les plus froids (on ne parlait pas encore de réchauffement climatique), c'était un repas de famille bienvenu uniquement composé d'ingrédients disponibles à cette époque de  l'année. Si le lapin cuit avec des pruneaux et des raisons était le plat principal, le menu comprenait également d'autres plats. 

On commençait par la petite saucisse ou "saucisse à bâtons" aussi appelée en tournaisien "'l'lapin à z'orelles de beos" (le lapin à oreilles de bois), bien souvent, il s'agissait des étrennes du boucher. On la mangeait avec du choux cuit au saindoux ou avec de la compote de pommes (étrennes du marchand de quatre saisons). Arrivait ensuite sur la table le lapin, le roi de la fête.

Pour les ménagères qui voudraient le réaliser à la mode tournaisienne, sachez que les différentes pièces du lapin (parfois passés dans la farine mais cela est déjà une variante de la tradition) doivent rissoler avec des oignons blondis dans le beurre. On arrose ensuite les morceaux avec de l'eau afin de la faire "guernoter" (mijoter) pendant une à deux heures en fonction de son poids. L'idéal est que la viande se détache bien des os au moment de le manger. Vers la fin de la cuisson, on ajoute des pruneaux et des raisins qui ont gonflé, au préalable, dans de l'eau bouillante. Voici "l'lapin aux preones et aux rogins", (le lapin aux prunes et aux raisins) prêt à être servi. Il le sera avec les traditionnelles pomme de terre cuites à la vapeur. Croquettes, frites ou purée sont des inventions de cuisiniers voulant habiller la tradition ou y mettre leur signature, c'est, pour les puristes, un crime de lèse-majesté. 

Le repas va se terminer par la "salade tournaisienne". On a tout écrit sur celle-ci, on lui trouve des dizaines d'ingrédients, on la met à toutes les sauces... pourtant il n'y a qu'une seule recette. Rappelons nous que, jadis au milieu de l'hiver, on mange ce qui est à disposition en ce début de mois de janvier, les magasins ne fournissent pas des produits exotiques (on ne parle pas encore d'emprunte écologique). On va donc prendre un plat profond et y mettre des échalotes, de la moutarde, du sel, du poivre, de l'huile et un filet de vinaigre. On y ajoutera de la mâche ou salade de blé, des haricots blancs, du chou rouge, de la betterave rouge, des oignons cuits au four avec la pelure qu'on enlèvera bien entendu, des chicons (endives), de la barbe de capucin, du pissenlit et des pommes. Tout cela sera coupé en morceaux et bien mélangé en début de repas pour que les différents ingrédient s'imprègnent du gôut des autres composants. 

Pour terminer on servira la galette des rois avec sa fêve.

Cette fête de famille est une réjouissance, on tire à cette occasion les billets des rois qu'on a soit acheté sous forme d'un feuillet de seize billets ou qu'on a confectionné? Sur ceux-ci sont repris les rôles de "roi", "conseiller", "confesseur", "suisse", "secrétaire", "portier", "valet de chambre", "messager", "laquais", "musicien", "médecin", "ménétrier", "verseur", "cuisinier", "l'écuyer tranchant" (tiens, tiens) et bien entendu "le fou". Tout cela donne lieu à des jeux, ainsi le verseur doit faire en sorte que personne ne manque de vin, le fou annoncera que le roi boit et les convives en feront de même, le fou passera le visage au noir d'un bouchon qu'on aura passé à la flamme celui ou celle qui aurait oublié l'invitation à boire, il sera également chargé d'animer la soirée, de raconter des blagues, de chanter parfois et faire mille facéties.

Ce folklore a donné lieu à de nombreuses chansons dont les plus connues sont celles de deux membres de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien. L'une s'intitule tout simplement "L'lapin du lindi perdu", écrite par Albert Coens (1926-1984), la prière d'un lapin qui va être sacrifié pour le repas des Tournaisiens et qui voit défiler sa courte vie. L'autre, "L'lindi parjuré", d'Achille Viart (1850-1926), la description de cette journée particulière d'une famille tournaisienne. Elles sont devenues des classiques et on peut trouver leur enregistrement sur disques, CD et DVD. 

Contrairement aux réveillons, la fête se termine relativement tôt, car le lendemain pour les enfants, c'est le chemin de l'école et pour les plus grand celui du travail. 

Comme on a l'habitude de le dire à Tournai : "A Tournai, pou bin faire ceulle fiête, l'ceu qui n'a pos d'lapin, n'a rien" (A Tournai, pour bien faire cette fête, celui qui n'a pas de lapin n'a rienet je n'ai plus qu'à souhaiter à ceux et celles qui respectent la tradition : "Bon royaume".

Seule fausse note à cette coutume ancestrale, à notre époque, beaucoup de jeunes Tournaisiens délaissent cette magnifique tradition, car pour eux, les boîtes de nuit, l'alcool et l'utilisation de produits illicites sont les seules sources de plaisir et Noël et Nouvel-An ont eu raison de leur "hymne à la joie".   

(sources : extraits de "Tournai, Tournaisis" de Lucien Jardez, ancien Président de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien ouvrage paru en 1989 dans la collection Mémoire de la Wallonie et souvenirs personnels).

Commentaires

Fantastique... J'AI longtemps été membre. mes débuts au local du CENTRAL.


J'AVAIS 20 ANS.

J'EN AI 69....

Écrit par : vandendyck | 15/01/2014

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Bonsoir,
J'ai mis le lien sur mon post!
Merci pour tes commentaires.
Bonne semaine.
Amicalement, Véronique.

Écrit par : Véronique66 | 29/03/2015

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