19 déc.
2012

Tournai : on a retrouvé la rue... Perdue !

Voici quelques semaines que la rue Perdue est à nouveau accessible à la circulation automobile, cela faisait trois ans qu'elle était fermée en raison de la construction d'un parking souterrain sur deux étages. Il n'a pas fallu longtemps pour que les automobilistes tournaisiens et autres se réapproprient cet important axe de traversée de la ville, une des deux branches de l'axe nord-sud menant de la gare à la place de Lille. 

Comme chaque année, le Marché de Noël a amené des milliers de visiteurs à Tournai et la rue Perdue rénovée a été envahie par les véhicules au point de voir les conducteurs stationner, sans respect pour le code de la route, sur la voie cyclable et les trottoirs, au grand dam des piétons obligés d'emprunter le milieu de la rue.

L'aspect de cette ancienne rue de Tournai édifiée sur les remparts de la première enceinte communale a été modifié en profondeur. Paradoxalement, la partie la plus étroite de la voirie qui débute à la rue Piquet est appelée "placette aux Oignons", c'est au moment où elle devient plus large qu'elle prend le nom de "rue Perdue".

Si la placette aux Oignons a pratiquement conservé l'aspect qui était le sien après la seconde guerre mondiale (si on excepte une nouvelle résidence construite il y a peu sur un ancien terrain vague jadis fermé par un mur), celui de la rue Perdue a été modifié, au fil du temps, au cours de ces cinquante dernière années.

Une série de petites maisons parmi lesquelles un café à l'enseigne de "la Contrebasse" ont été rasées dans le courant des années soixante afin d'édifier une première résidence à appartements, ensuite, l'hôtel des pompiers a été érigé à la fin des années soixante et a permis à ceux-ci de quitter la place Saint-Pierre, le 11 juillet 1970. les hommes du feu y sont restés durant un peu plus de trente six avant de rejoindre une nouvelle caserne à l'avenue de Maire en 2006. La caserne abandonnée par ses occupants a été transformée, dès 2008, en divers appartements. Entre la résidence et l'ancienne caserne des pompiers, on a par la suite construit un énorme bâtiment siège d'un organisme financier, le CPH. Entre les pompiers et le café de la Parenthèse qui fait le coin avec la rue Dorée, un petit terrain a encore permis l'édification du siège d'un syndicat. On peut donc dire que ce côté de la rue possède des immeubles qui datent d'à peine une cinquantaine d'années à usage d'habitations ou de bureaux. 

De l'autre côté, à l'angle de la rue des Maux, la résidence "le Théâtre" a pris la place de l'ancien théâtre communal, inauguré le 11 septembre 1854 en présence de la famille royale et disparu lors des bombardements de 1940. 

Bozière nous donne une description de ce bâtiment :

"sa façade, d'une lourdeur choquante, se compose d'un porche à trois arcades, posées sur des degrés et surmontées d'un balcon. L'étage est cerné de colonnes corinthiennes engagées, et exhaussées par un attique couronné de vases et de figures symboliques de la Belgique et de l'Escaut tenant l'écusson de la ville. Dans la partie qui forme arrière-corps, il y a des fenêtres à fronton. On y trouve encore de groupes de génies, armés du poignard tragique et de la verge comique. Ces figures soutiennent des cartouches sur lesquels on a tracé les noms des plus fameux musiciens et auteurs dramatiques. Les macarons qui ornent les clefs de voûte du porche, complètent la décoration sculpturale du frontispice". 

Un style qu'on qualifierait aujourd'hui de pompeux, de délirant voire de rococo bien dans l'esprit du XIXe siècle !

Juste à côté de la résidence "le Théâtre", au n°18, une petite maison a été restaurée. Elle faisait jadis partie d'un rang de maisons bâti d'une seul tenant probablement au XVIIe siècle. Peut-on parler d'un sauvetage d'un témoin du passé de la ville ? On parlera plutôt de "façadisme", car seule la façade a été conservée tout en y ajoutant même des éléments modernes. La maison est belle mais n'est plus représentative du passé au contraire de sa voisine au n°16.

Pièce importante du site dit des "Douze Césars", le Fort Rouge a été restauré et remis en valeur, de chaque côté, des nouvelles résidences à appartements ont été construites. Pour les édifier, on a été obligé de démolir les immeubles qui se dressaient auparavant.

Au pied du Fort Rouge, les visiteurs peuvent admirer une statue de "Martine et de son chien Patapouf", en hommage aux dessinateur Marcel Marlier, dessinateur qui, sur des textes de Gilbert Delahaye, a donné vie à cette héroïne tournaisienne de la bande dessinée mondialement connue.

A l'angle de la rue Perdue et de la placette aux Oignons, a disparu, en 1996, "l'Hôtel Saint- Sébastien". Celui-ci fermait le bas de la rue Perdue juste avant le rétrécissement de la placette. Il était nécessaire de le démolir pour des raisons de sécurité mais aussi si on voulait mettre en valeur le "Fort Rouge" car il le dissimulait à la vue des passants. Il avait été acquis par la Ville en 1965 dans le cadre d'une revitalisation du site mais laissé durant un peu plus de trente années à l'abandon tout comme les nombreux projets d'aménagement des lieux qui se succédèrent.

Ni Bozière, ni Soil de Moriamé n'ont évoqué dans leurs ouvrages une description de ce bâtiment. Tout au plus parlent-ils du "fossé Kinsoen" qui se trouvait à cet endroit. Heureusement, Benoit Dochy s'est penché sur cet immeuble et a publié son étude dans la revue de l'asbl Pasquier Grenier. 

Le fossé situé au pied du Fort Rouge, aussi appelé "le jardin des Archers ou de Saint-Sébastier", était affecté à l'entraînement des archers. Une maison voisine servait de logis au valet du serment, de lieu de réunion pour les Confrères et de chambre corporative pour les métiers de la ville. 

Suite à de nombreuses démolitions effectuées en mars 1677, les archers se trouvèrent dépouillés  de leur jardin, ceux de la confrérie de Saint-Sébastien déménagèrent dans un atelier de cordier, acheté par la Ville, situé entre les portes de Morelle et Marvis. 

Le bâtiment resta propriété communale, il hébergea la "Société des Concerts" fondée en 1774, dont les membres appartenaient au clergé, à la noblesse et à la bourgeoisie et assistaient à de nombreuses réunions musicales. En 1782, en raison du nombre de plus en plus important de membres, la société déménagea vers la Halle-aux-Draps et l'immeuble fut loué à la loge maçonnique "les Frères Réunis" au loyer de cent-vingt florins par an. La loge partageait l'immeuble avec un menuisier, le sieur Dumont.

En 1803, la loge quitta l'hôtel des Archers pour une maison située à la rue As-Poids, au pied de l'église Sainte-Marguerite. Un autre menuisier, du nom de Cottignies occupa le n°2 de la rue Perdue. En juillet 1827, l'immeuble fut mis en vente publique par la Ville. C'est un nommé Henry Kinsoen, natif de Bruges, qui s'en porta acquéreur. Veuf, il avait épousé, en seconde noce, une tournaisienne répondant au nom de Marie Sophie Brice en avril 1817. Il se déclarait fournisseur de l'armée hollandaise comme entrepreneur de vivres. L'acquéreur reconstruisit, comme cela était exigé lors de la vente, les façades de la rue Perdue et de la placette aux Oignons. Dans le fossé qui jouxtele bâtiment, il construisit également onze maisonnettes qui seront occupées par la suite par des personnes très modestes, dans des conditions d'hygiène qui laissaient bien souvent à désirer. Cette "courée" prit le nom de "Fossé Kinsoen" (dit plus souvent Kinseon en patois). Après la mort des époux Kinsoen (1866), l'immeuble changera plusieurs fois de mains et deviendra notamment propriété de Barthélémy Noël Dumortier (fils). La Ville le rachètera en 1965 à un couple de médecins. Ce n'est qu'en 1996 après qu'une partie de la rue se soit effondrée en raison de la présence d'une de ses caves sous la voirie qu'on procèdera à sa démolition. 

Rue du centre-ville, au caractère essentiellement résidentiel, séparée de la Grand'Place par le square Delannay et le passage des "Douze Césars", la rue Perdue a retrouvé toute son animation et verra probablement la circulation augmenter dès que la parking sera (enfin) opérationnel ! Pourvu simplement qu'à l'avenir les automobilistes qui désirent y stationner ne le fassent pas en dépit du bon sens mais dans le respect des autres !

(sources : "Au pied du Fort Rouge, l'hôtel Saint-Sébastien" étude de Benoit Dochy, parue dans le n° 93 de la revue trimestrielle de l'asbl Pasquier Grenier en juin 2008, "L'habitation tournaisienne, l'architecture des façades"" de Soil de Moriamé, édition originale parue aux éditions H. et L. Casterman en 1904, "Tournai, Ancien et Moderne" de Bozière, édition originale parue aux éditions d'Adolphe Delmée en 1864 et recherches personnelles).

(S.T. décembre 2012)


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