25 oct.
2012

Tournai : Rudy Sainlez, un humoriste nous a quittés.

"Quand on a de l'humour à donner en partage pour égayer les jours, dissiper les nuages, quand on a de l'humour et qu'on est un artiste, on veut que chaque jour soit un peu moins triste". Rudy Sainlez, le chansonnier de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien maniait l'humour avec finesse même si les propos pouvaient paraître, de prime abord, parfois un peu lestes.

Rudy est né, le 20 février 1953, à Esplechin, village frontalier rattaché à Tournai lors de la fusion des communes de 1976. D'un contact facile, il aimait aller vers les gens. Au sein du village, on le vit animateur d'une radio locale mais aussi chroniqueur dans la revue du "Petit Perroteur", publication de la maison de jeunes "la Pérotte" dans laquelle son don d'observation et son sens inné de l'humour le révéla au public. 

Quand on habite à deux pas de la frontière française, il est peut-être naturel qu'on songe pour sa carrière à devenir douanier. Rudy endossa donc le costume kaki des "gabelous". Par la suite, il réorienta sa carrière et passa dans le monde de la finance en devenant employé à la CGER (la défunte Caisse Générale d'Epargne et de Retraite) à Bruxelles. Ceux qui, durant vingt ans, partagèrent avec lui ses trajets ferroviaires quotidiens se souviennent des mémorables parties de plaisir dont il était bien souvent l'instigateur. 

Amoureux du patois, il participa tout naturellement à l'annuel Concours Prayez organisé par le Cabaret Wallon Tournaisien. En 1979, à l'âge de 16 ans, il fut primé dans la catégorie "monologues" en obtenant un second prix pour sa "Leceon d'poésie". Il fera un retour en force en 1985 où il obtiendra un premier prix, toujours en catégorie "monologues", avec "L'fraudeur et l'perroquet" et un second prix, en catégorie "chansons", avec "Complainte de l'feimme de ménache". En 1988, il sera à nouveau récompensé d'un premier prix, en catégorie "monologues", avec "L'mouque et l'crochet" (la mouche et le crochet) et d'un second prix avec "Eloche du sommet", en catégorie "chansons". En 1989, la chanson sur un sujet imposé "I n'a pus d'bile à s'faire" lui permet d'obtenir un nouveau premier prix. Il reviendra, une dernière fois, en 1993 pour obtenir un troisième prix avec le monologue au sujet imposé "Ch'est toudis pire et jamais mieux".

A la fin de 1993, le Cabaret Wallon Tournaisien est dans la tourmente, certains pensent même assister à ses derniers jours, la lutte entre les anciens et les modernes est âpre. Le grand Cabaret du 23 octobre 1994 risque bien d'être le dernier surtout que, quelques mois plus tard, cette véritable institution tournaisienne, créée en 1907, perd un de ses monuments, Eloi Baudimont nous quitte le 1er février 1995. Le 30 juin 1996, la gazette "Les Infants d'Tournai" sort son dernier numéro et en novembre de la même année, le Président Lucien Jardez, ardent défenseur du patois et de la tradition, claque la porte, il était membre depuis 1943, rédacteur en chef de la gazette depuis 1958 et président depuis 1963. Chez les Tournaisiens, le choc est immense mais tel le phénix renaissant de ses cendres, le Cabaret Wallon Tournaisien va retrouver une nouvelle jeunesse, grâce à ces mousquetaires entrés comme aspirants en février 1995, Freddy Dequesne, Géry Derasse, Pierre Vanden Broecke et... Rudy Sainlez, tous admis à titre définitif en février 1996. 

Le Cabaret a inscrit Rudy sous le matricule 83 dans une liste qui ne compte qu'à peine une centaine de membres en cent et cinq années d'existence. 

Le talent de Rudy va le placer parmi les humoristes les plus appréciés de la compagnie. Des "initiations au patois" au "Kamasutra d'Froidmont" en passant par "Les penn'tières", "L'bob", "Cha va valser", "Belle" ou encore "L'invers du décor", ses apparitions sur le ponton déclenchent des salves de rires et ses "cancheonnes" (chansons) sont très souvent bissées. 

Bon vivant, épicurien, Rudy Sainlez ne laisse personne indifférent. Attaché à ses racines, dans son village, il est le Président de la Royale Fanfare Saint-Martin. A ce titre, le 17 juin 2012, déjà miné par la maladie, il avait tenu à être présent lors du concert que celle-ci donnait sur la Grand'Place de Tournai. C'est la dernière fois que j'eus l'occasion de le rencontrer. Rudy, qui avait fait une dernière apparition sur le ponton du cabaret en mars dernier, moment emprunt à la fois d'émotion et de rires qui restera gravé dans la mémoire de ceux qui assistèrent à cette soirée, s'est éteint le mardi 16 octobre 2012. Il avait 59 ans.

La petite église Saint-Martin d'Esplechin fut bien trop petite pour accueillir ceux et celles qui souhaitèrent lui adresser un dernier au-revoir, le lundi 22 octobre.

Sur l'air de "La langue de chez nous" d'Yves Duteil, Rudy Sainlez avait composé un hommage à "No patois" :

"No patois, no langache / I-féaut vir comme i-a l'tour / Pou donner de l'saveur / A tous les calembours / Pou donner des couleurs / A tous les faits du jour / Et nous ortourner l'coeur / Quand ç qu'i-parle d'amour / ..... Et des scèn's de ménache / Jusqu'au d'bout des labours / Qu'i-a mis s'n habit d'foutache / Ou s'tenue des grands jours / I-n'est pos là d'vieusir / No langache, no patois / Tant qu'on pourra cor dire / Qu'les Tournaisiens...seont là. 

Première et dernière strophes de cette magnifique ode au parler de chez nous !

"Dans une époque de crise, de morosité et de tristesse, ceux qui, avec talent, nous font rire avec des textes emprunts de finesse ne devraient jamais partir, encore moins mourir. Ils sont les baladins qui mettent notre coeur en émoi, les derniers gardiens de notre bon vieux patois, on a toujours dans l'oreille leurs ritounelles, ces airs qui nous les font paraître éternels". 

(S.T. octobre 2012) 

 

 

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