22 oct.
2012

Tournai, ce jour-là, le 16 avril 1995

En cette année 1995, la fête de Pâques se situe à la mi-avril. Le dimanche 16, vers 6h15, le tocsin retentit en ville. La centrale 100 située, à l'époque, à la rue Perdue, dans la caserne des pompiers, vient de recevoir trois appels, presque simultanément. Le premier émane de la centrale de détection incendie de l'usine Unisac située à l'avenue de Maire, à l'angle formé avec la rue Lefebvre-Caters, le second provient d'un ouvrier présent sur le site, le troisième d'un riverain levé aux aurores en cette matinée dominicale. 

A l'arrivée des premiers pompiers sur place, quelques minutes plus tard, le magasin du vaste bâtiment est déjà la proie de flammes gigantesques. Les hommes du feu, sous les ordres du commandant Francis Léchevin, comprennent rapidement qu'il serait vain de vouloir s'attaquer, directement, à cet énorme brasier, leur tâche prioritaire consistera donc à protéger, au mieux, le bâtiment administratif et un local qui contient des produits hautement inflammables et toxiques. 

Un élément va leur prêter main forte, le vent souffle légèrement du Nord-Ouest vers le Sud-Est et empêche le sinistre d'atteindre ce local ce qui aurait pu engendré des dégagments toxiques mettant en danger la santé des habitants du quartier de la drève de Maire (comme on l'appelle à Tournai). Le feu est avant tout alimenté par du carton, du papier et du polyéthilène. La combustion de ces matières, principalement fabriquées à base de carbone, dégage une fumée irritante mais non toxique. C'est l'unique raison pour laquelle, les pompiers conseillent aux habitants de l'avenue de Maire et des rues avoisinantes de rester calfeutrés chez eux.

Rapidement le bâtiment est dévenu un énorme brasier. Depuis la rue du Casino, située face à l'usine, de l'autre côté de l'avenue, les curieux découvrent un impressionnant mur de flammes hautes de plusieurs mètres. La chaleur dégagée par le sinistre est à ce point importante que des maisons situées de l'autres côté de la (pourtant large) rue Lefebvre Caters ont vu leurs peintures des boiseries brûlées comme par un chalumeau et leurs double-vitrages fissurés. 

L'ampleur du sinistre a nécessité la fermeture de l'axe routier allant du rond-point de l'Europe vers Froyennes, les véhicules sont déviés par les quais ou par la rue Saint-Eleuthère, toutefois, la circulation n'est pas fortement entravée en ce matin de Pâques, la plupart des habitants faisant la grasse matinée et ignorant probablement ce qui se passait pas loin de chez eux. 

Les pompiers tournaisiens ont fait appel à leurs collègues de Mouscron et de Leuze-en-Hainaut ainsi qu'à la Protection Civile de Ghlin. Une vingtaine de véhicules et une soixantaine d'hommes sont à pied d'oeuvre. Les hommes de la Protection Civile vont tirer une ligne de tuyaux à fort débit, longue de plusieurs centaines de mètres, pour rejoindre l'Escaut qui coule derrière les installations d'Unisac.

Autre avantage météorologique non négligeable, le temps est clair et cela permet à l'immense et épaisse colonne de fumée noire de ne pas stagner dans le voisinage, elle monte en volutes et s'étend en une écharpe sombre qui survole une partie du centre-ville pour se dissiper, peu à peu, au-delà des villages de Saint-Maur et de Wez-Velvain, allant, par endroits, jusqu'à obscurcir le jour naissant. Présent, durant la matinée, sur la place de Saint-Maur, je vis des centaines de "noirets", petites parcelles de suie ou de papier en combustion, tomber comme une neige noirâtre.

Déversant des tonnes d'eau, les hommes du feu se rendent peu à peu maîtres du sinistre, vers 11h30, soit un peu plus de cinq heures après les premiers appels, le feu est contenu, le risque d'extension s'amenuise. Il faudra néanmoins arroser les ruines fumantes de ce bâtiment de cent mètres de long, trente-cinq de large et dix de hauteur, jusqu'au milieu de la journée de lundi. La police lève l'interdiction de circuler, peu avant midi, la nouvelle s'est répandue en ville, les curieux sont de plus en plus nombreux.

Se déroulant un dimanche de Pâques, l'incendie n'a, heureusement, fait aucune victime parmi les cinq ouvriers chargés de la maintenance de la chaîne d'extrusion située à l'opposé du lieu de départ du feu.

L'usine Unisac fait partie du groupe allemand Schoeller qui l'avait rachetée, en décembre 1991, à l'U.C.B. (Union Chimique Belge). Le groupe a des implantations en Allemagne, Autriche, France, Suisse et également à Gand. A Tournai, l'usine compte quatre unités de production : une activité en continu, l'extrusion, mais aussi la confection de sacs poubelles, une sacherie et un département impression. C'est la totalité du stock de papier de cette dernière qui est parti en fumée. Suite à la dernière restructuration qui avait eu lieu quelques mois auparavant, en septembre 1994, il restait encore 155 personnes sur les 194 occupées précédemment. 

L'enquête va débuter dès le lendemain et, très rapidement, l'affaire est mise à l'instruction (le mercredi 19 avril). L'expert désigné par le parquet a relevé de nombreux indices qui donnent à penser que l'origine du sinistre était loin de paraître accidentelle. Aucun élément sur place ne pouvait avoir spontanément provoqué une combustion. Le feu semblait avoir été bouté à l'intérieur du bâtiment et à proximité de son point de départ, il a été découvert une petite porte donnant dans rue Lefebvre Caters ouverte, alors que normalement celle-ci est toujours fermée. Si une personne était à l'origine de la mise à feu, elle devait connaître parfaitement le bâtiment. 

Vengeance d'un membre du personnel licencié quelques mois plus tôt, fraude à l'assurance ou début de liquidation de l'unité tournaisienne, le tribunal allait devoir examiner les raisons de ce gigantesque feu qui rappela bien de mauvais souvenirs aux pompiers car, c'était également le week-end de Pâques de l'année 1980, quinze ans plus tôt que le Tournai-Shopping avait été détruit par un incendie spectaculaire (fait divers dont l'Optimiste vous a déjà parlé).

Le 27 janiver 2000, alors que le tribunal venait de conclure que les affaires précédentes étaient probablement des fraudes à l'assurance, un nouvel incendie éclata, cette fois, trois ouvriers furent légèrement intoxiqués en portant secours à un des leurs resté dans le local où avait démarré le feu.

Ce nouveau fait divers sonna le glas de l'entreprise tournaisienne, l'usine Unisac fut mise en liquidation, Tournai perdait un de ses fleurons dans le domaine de l'industrie du papier, une aventure qui avait débuté, juste après la seconde guerre mondiale, avec le Monobloc dont l'usine était située à la chaussée de Lille. Rachetée par les Papeteries de Genval, elle allait donner naissance à Unisac qui s'installa à l'avenue de Maire à la fin des années soixante. 

(sources : journaux "Le Courrier de l'Escaut" et "Nord-Eclair" d'avril 1995, de janvier 2000 et souvenirs personnels)

(S.T. octobre 2012)

09:00 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tournai, unisac, monobloc, groupe schoeller, incendie, sinistre, pompiers |

Commentaires

Souvenir inoubliable que cet incendie, ayant été rappelé d'urgence. Je te passe sur ton adresse e-mail une série de photos que j'ai prises en ce matin tragique du 16 avril 1995 vers 8 heures du matin.

Cordialement. -- Jacques

Écrit par : jacques DCK | 25/10/2012

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