06 août
2012

Tournai : ce jour-là, le 22 juin 1988

En ce début de matinée du 22 juin 1988, profitant de la fraîcheur, mon épouse était occupée à soigner et arroser quelques plantes au fond du jardin. Soudain, vers 8h30, elle perçut une sorte de détonation. Dans un premier temps, elle songea à la présence d'un de ces canons au carbure qu'un fermier place régulièrement dans un champs proche de la rue des Mottes. Mais la détonation fut rapidement suivie d'autres, il ne s'agissait plus du système censé effrayer les oiseaux mais bien de rafales d'armes automatiques en provenance de la rue Saint-Eleuthère toute proche. Que se passait-il donc pas loin de notre domicile ?

A environ quatre cents mètres à vol d'oiseau, face au carrefour formé avec l'avenue de la Ramée, se trouve alors un bureau de poste fort prisé par les nombreux habitants du quartier, notamment de la résidence Carbonnelle (en raison d'une restructuration interne décidée par la direction de la Poste et devant amenée des économies, celui-ci a été fermé au début des années 2000).

Vers 8h30, un fourgon "blindé" de la Poste, de couleur rouge, s'arrête devant la façade, au volant de celui-ci le chauffeur patiente, à l'intérieur, deux hommes sont chargés de transférer les fonds. A peine le véhicule a-t-il marqué l'arrêt que, d'une voiture, surgit un homme portant un treillis militaire, le visage masqué par une cagoule noire, il braque un fusil vers le chauffeur. Il commence à tirer en direction du fourgon tandis qu'un complice jette, par une ouverture qu'il a brisé à coup de crosse, deux grenades offensives. Le braquage a débuté depuis quelques instants que, prévenus par des témoins de la scène, des voitures de police, sirènes hurlantes, apparaissent au bout de la longue rue. Les trois hommes jurent et se replient vers une Audi de couleur or immatriculée en Belgique. Celle-ci démarre en direction de Froyennes. De loin, de motards de la police ont vu le véhicule partir en trombe et se lance à sa poursuite mais, malheureusement, en raison de la circulation assez dense à cette heure de pointe, ils perdent sa trace au carrefour formé avec la chaussée de Lannoy. Il est probable que les gangsters ont rejoint l'autoroute située à moins de deux kilomètres.

Police et ambulances sont maintenant sur place, portes et fenêtres du voisinage s'ouvrent, la plupart des témoins avaient eu la bonne réaction de se protéger, de ne pas offrir une cible à ces malfrats très déterminés. Une dame se relève, elle conduisait son petit-fils à l'école Saint-Michel, située presqu'en face du lieu de cette attaque violente. Couchée derrière une voiture en stationnement, protégeant l'enfant, elle a tout entendu sans voir la scène. 

Sur place, les enquêteurs retrouvent cinquante-quatre douilles de 7,62 et 5.56, ils relèvent également la présence de 61 impacts de balles dans la carrosserie du fourgon. Il n'a pas de doute, ce sont bien des armes de guerre qui ont été utilisées par des individus décidés à tuer pour se procurer l'argent contenu dans le fourgon. Peu importe la vie d'un homme pour ce genre d'individus qui n'ont ni foi, ni loi, ils sont prêt à tuer ceux qui se mettent, volontairement ou involontairement, en travers de leur chemin !

L'habitacle du chauffeur dont la vitre a été attaquée à coups de crosse a résisté, l'homme est avant tout choqué, par contre, à l'intérieur du camion, des projectiles ont percé la tôle blindée (mais probablement pas suffisamment en fonction des moyens utilisés), une grenade a fait explosion, un des deux hommes est brûlé aux jambes, l'autres est plus gravement atteint et devra être transporté à la clinique universitaire de Gand en raison d'une blessure à l'oeil qui risque de lui faire perdre la vue. Une de deux grenades introduites dans le fourgon n'a pas explosé et on découvre qu'elle est munie de centaines de billes appelées à se disperser lors de l'explosion, stratagème utilisé pour tuer les victimes. 

A l'intérieur du bureau, la perceptrice a tout entendu, elle attendait le passage du fourgon pour conduire son enfant à l'école. Durant la matinée, le hold-up fera une troisième victime indirecte, un inspecteur des Postes venus sur les lieux du drame, victime d'un malaise cardiaque, conscient de la gravité de la situation. 

Car, avec le recul, les témoins et les enquêteurs constatèrent qu'on était peut-être passé à côté d'un véritable bain de sang. Quelques minutes plus tôt, en effet, plus de 200 élèves de maternelle et de primaire étaient dans la cour de récréation située à front de rue et des parents amenaient encore des retardataires. Un peu plus tard, comme c'était le cas chaque matin, il y aurait déjà eu des clients attendant sur le trottoir l'ouverture du bureau et des personnes, à l'arrêt du bus devant les amener au complexe commercial de Froyennes dont les premiers magasins ouvraient alors à 9h.

Les enquêteurs ont une idée précise des armes utilisées, outre les deux grenades offensives, les douilles proviennent d'un fusil d'assaut tirant en automatique et d'un F.A.L, fusil plus léger, qui tire au coup par coup ou en rafales (six étuis de calibre 7,62 ont été retrouvés sur place). On retrouve également un projectile de 10mm, chemise en laiton et tête en acier au carbone de tungstène. La conclusion s'impose, il s'agit d'un fait de grand banditisme, de gens qui se donnent les moyens pour arriver à leur but, voler un maximum d'argent pour se payer une vie facile mais aussi des malfrats... qui étaient probablement mal informés puisque le fourgon ne transportait, ce jour-là, que 70.000 fb (soit à peine 1.750 euros) en pièces de monnaie. 

Par la suite, l'enquête a permis de relier cette attaque à celles perpétrées un peu partout en Belgique, à cette époque, par une bande organisée qui sera par la suite identifiée. Elle était dirigée par un certain Patrick Haemers. A l'époque, on ne sait pas encore grand chose sur cet homme. Il est né en 1952, dans une famille aisée, beau gosse au physique de jeune premier, il fréquente les filles à papa, "bimbos" et "lolitas" qu'on retrouve à l'affut d'un chevalier servant dans les discothèques huppées de Bruxelles, Knokke ou d'endroits branchés à l'étranger. Chacun sait que, depuis toujours, le milieu de la nuit a toujours été étroitement lié à celui de la drogue et Patrick Haemers s'en est approché. A l'âge de 25 ans, il sera arrêté et condamné pour une affaire de viol. La prison pour lui aurait pu être un moment de réflexion,  il y avait deux voies qui se traçaient à lui : la prise de conscience salutaire ou la déchéance fatale. Il choisit la deuxième option. A sa libération, en compagnie d'un complice connu derrière les murs de la prison, il monte, ni plus, ni moins, l'attaque d'un tri postal où il prend une vingtaine d'employés en otage. Le butin emporté, à cette occasion, est légèrement inférieur à 250.000 euros. Suivront ensuite les attaques de fourgons de la Poste, de plus en plus violentes dont l'une se soldera par la mort de deux agents des postes à Verviers. 

Le nom de Patrick Haemers sera également lié à "l'affaire Vanden Boyenants". En compagnie de complices, il enlèvera, en janvier 1989, l'ancien Premier Ministre et Ministre de la Défense. Il le détiendra, avec des complices, dans une villa du Touquet en France avant de le libérer, après paiement d'une rançon, aux abords de la gare de Tournai, le 13 février. Arrêté au Brésil, en mai de la même année, et rapatrié en Belgique, il se pendra dans sa cellule de la prison de Forest, avant que ne débute son procès, emportant avec lui les secrets, d'une vie de quarante ans, durant laquelle, il a tué et meurtri de nombreux belges.

On n'en saura jamais plus sur cette journée du 22 juin 1988 qui reste gravée dans les mémoires de tous ceux qui la vécurent.

(S.T. août 2012) 



Commentaires

J'ai écrit le commentaire sur mon blog, dont je ne connait toujours pas l'URL.
Le blog d'Atalante sur skynet.be.

Merci pour vos articles qui remontent le moral de ceux qui en ont besoin.

A bientôt j'espère.

Nath.

Écrit par : Nathalie | 08/08/2012

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