05 juil.
2012

Tournai : ce jour-là, le 9 décembre 1797

Cette fois nous remontons le temps, un recul de près de 215 années, afin d'évoquer les évènements qui marquèrent cette date et les semaines qui suivirent à l'ombre des cinq clochers.

Notons que le 9 décembre 1797 correspond au 19 frimaire de l'an 6 du calendrier révolutionnaire. Ce jour-là, le citoyen Briffaut (un ex-bénédictin), receveur général des domaines à Tournai, reçoit une lettre adressée par l'Administration centrale du Département de Jemappes l'avertissant que la loi du 25 novembre 1787 (le 5 frimaire) supprimait les chapitres séculiers, séminaires... afin d'effacer toutes les traces de l'ancien édifice monastique. Le 17 décembre, Briffaut fit afficher l'annonce aux Tournaisiens que les biens de la cathédrale Notre-Dame et de tous ses "bénéfices" étaient frappés de confiscation au profit de l'Etat Français. Les scellés furent apposés sur les portes du choeur et les entrées principales. 

La vente officielle des effets et des meubles de la cathédrale commença en juillet 1798, tout au moins celle des objets qui subsistaient, certains ayant disparu, soit pour payer les créanciers du Chapitre, soit pour les soustraire à la rapacité des révolutionnaires. Un inventaire dressé en 1804 signale que des ornements et autres effets d'églises, des livres, des papiers appartenant au Chapitre de la cathédrale avaient été sauvés chez le sieur Dieu (cela ne s'invente pas), un blanchisseur de la paroisse Saint-Jean Baptiste à Tournai. Quant au citoyen Aimable Duquesnoy, cirier (artisan qui confectionnait les cierges), fournisseur du Chapitre, il s'était emparé de douze chandeliers d'autel et d'autres objets précieux en compensation des sommes qu'il avait bon avant la proclamation de la confiscation des biens. Deux exemples parmi tant d'autres...

On vendit ainsi des chaises, des fauteuils d'officiants, les tapisseries du choeur, des argenteries et cuivres, la chaire de vérité, le petit et le grand autel, des statues, des niches, des balustrades, des pilastres. Les pratiques constatées à l'époque n'ont rien à envier à la nôtre. Dans son "Registre des Vestures, professions, prémices et mort des religieux de l'abbaye de Saint-Martin à Tournai",  paru en 1939, l'archiviste Adolphe Hocquet cite que l'autel fut vendu 800 francs et racheté, une heure après, par un Parisien pour la somme de 1.800 francs. Les acheteurs travaillaient bien souvent pour divers particuliers et parmi ceux-ci on retrouva également les Marguilliers de la paroisse Notre-Dame dont l'église est alors attenante à la cathédrale sur le Marché au Filet (actuelle place Paul Emile Janson). Ces membres de la Fabrique d'église rachetèrent, pour compte de celle-ci, des objets précieux et objets d'un grand prix dont les bustes des saints, des argenteries, la chaire de vérité, des fauteuils comme l'atteste des bordereaux conservés aux Archives de l'Etat de Mons.

Une deuxième vente fut organisée entre les 16 et 25 octobre de la même année. En évoquant celle-ci et par souci de vérité historique, on se doit d'aborder le rôle, un peu obscur, joué par l'orfèvre, marbrier et bronzier d'art tournaisien, Jacques Lefebvre-Caters (1744-1810). Né Jacques, François, Joseph Lefebvre, il associe le nom de son épouse Marie-Cécile Caters au sien après son mariage en 1782. il est issu d'une lignée de quatre générations d'orfèvres qui ont exercé un pouvoir dominant sur les métiers d'art à Tournai aux XVIIe et XVIIIe siècles. Après des études à l'Académie de dessin de sa ville natale et une formation à l'école académique de Paris où il obtient un premier prix, il devient professeur-adjoint et ensuite directeur de l'Académie tournaisienne. Ce véritable artiste à l'activité débordante ne se cantonna pas à son atelier. En 1792, lors de la première invasion française, il devint administrateur provisoire de Tournai et fut ensuite nommé adjoint au prêvot puis échevin en 1794-1795 lors de la deuxième invasion française. Il sera conseiller communal de 1807 à 1810.

Son attitude durant la vente des objets en octobre 1798 laisse la porte ouverte à de nombreuses supputations. Il est indéniable que par sa profession, il avait eu, avant la Révolution, des rapports avec le Chapitre. Luc Devliegher, auteur de l'ouvrage " Artistes tournaisiens dans l'église Notre-DAme de Courtrai" évoque l'existence d'un contrat passé le 15 mai 1789, entre Jacques Lefebvre-Caters et le Chapitre de la Cathédrale à effet de paver le pourtour du choeur avec des carreaux noirs en pierre de Basècles à cinq sous la pièce et des carreaux blancs en marbre de Gènes à vingt-cinq sous la pièce". Lors du procès qui l'opposera au tout début du XIXe siècle à l'évêque MgrHirn, il affirma qu'il s'était concerté avec le Chanoine Cornet (décédé en 1799) pour racheter la plupart des marbres de la cathédrale. Un dénommé Antoine Gilles, ouvrier-marbrier chez Lefebvre-Caters, a déclaré, sous serment, que son patron lui avait demandé de démonter les deux autels, le jubé, deux mausolées en marbre de la chapelle Saint-Louis, toutes les marches en marbre noir des chapelles Sainte-Anne et Saint-André, etc... et de transporter le tout à l'abbaye de Saint-Martin où il avait "formé" son magasin. Vu le danger représenté par le démontage, une grande partie du travail ne fut pas réalisée. 

Voulait-il sauver un maximum de pierres de la cathédrale qui aurait enrichi les révolutionnaires ? Etait-il de ceux qui ne croyaient plus à une survie possible de l'immense vaisseau religieux tournaisien ? Avait-il trouvé là une source d'approvisionnement sans frais pour les oeuvres réalisées dans ses ateliers ? Toujours est-il qu'il a été prouvé lors du procès que des marches de la chapelle avaient été revendues et placées dans un château d'un village proche de Tournai où elles ornaient la cheminée ! Toujours est-il, également, que si procès il y eut c'est parce qu'en 1803, il eut le culot de proposer à l'Evêque de Tournai, Mgr Hirn, de racheter les deux autels qu'il possédait toujours pour la somme de 10.000 francs ! Devant le refus du prélat, il alla jusqu'à marchander en baissant le prix et en offrant deux tableaux en supplément dont le polyptique de Mathieu Van Negre, de 1623 ! Après le procès et la mort de Jacques Lefebvre-Caters, en 1810, le Chapitre de la cathédrale Notre-Dame rentra en possession de ses biens. 

A la fin du XVIIIe siècle, la cathédrale aux cinq clochers fut ainsi dépouillée de ses trésors, qu'allait-il advenir de l'édifice ? les Révolutionnaires oseraient-ils la supprimer ? c'est un autre point à étudier et à raconter !

(sources : "Un sauvetage inespéré de la cathédrale de Tournai de 1798 à 1799", étude d'Albert Milet, doyen du chapitre cathédral, paru dans les Mémoires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai, tome IV -1983-1984 et "Biographies Tournaisiennes des XIXe et XXe siècles " de Gaston Lefebvre, ouvrage édité par l'Archéologie industrielle de Tournai en 1990)


Commentaires

Pillage des biens de la cathédrale, de l'abbaye Saint-Martin à Tournai et dans la Belgique occupée etc. par le gouvernement révolutionnaire français qui chargea méthodiquement ses ... sbires de cette mission. Tout cela fut suivi par les agissements peu scrupuleux de certains "profiteurs" locaux de l'époque qui firent gonfler, d'une façon très significative, leur patrimoine ... Les archives à "Vincennes" sont très révélatrices sur ces tristes comportements et leurs conséquences encore actuelles dans certains cas.
Et l'histoire se répéta dernièrement pendant la guerre 40-45 dans les pays occupés par l'Allemagne nazie, avec le même modus operandi.

Écrit par : jacques DCK | 06/07/2012

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