11 mai
2012

Tournai : l'année 1919 sous la loupe

Le pays qui a déclenché la guerre est, à son tour, plongé dans la tourmente. Le début de l'année 1919 voit la création du parti communiste allemand ou "Ligue Spartakus". A peine fondé, celui-ci déclenche une insurrection, rejoint par les sociaux-démocrates indépendants berlinois. Cette révolte sera matée en moins de deux semaines. Le 15 janvier, la révolutionnaire Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht sont assassinés. Le 11 février, l'Allemagne se dote d'un président, le social-démocrate Friedrich Ebert et le 21 du même mois, le dirigeant social-démocrate indépendant des Conseils de Bavière, Kurt Eisner, est lui aussi assassiné à Munich. 

On va assister, dans le courant de cette année, à la signature de différents traités de paix, le 28 juin, tout d'abord au château de Versailles entre les Alliés et l'Allemagne. Le "Traité de Versailles" doit entrer en vigueur en janvier 1920. Le 10 septembre, à Saint-Germain en Laye est signé le traité de paix entre les Alliés et l'Autriche et le 27 novembre, à Neuilly-sur-Seine, entre les Alliés et la Bulgarie.

L'actualité nationale est marquée par les conséquences de la guerre. Le 30 janvier, la Belgique reçoit des alliés dix milliards de francs d'indemnités. Les manifestations et mouvements sociaux sont nombreux, le 24 février les débitants d'alcool manifestent contre le projet de loi Vandervelde sur la répression de l'alcoolisme, le 4 mars, les ouvrier de la métallurgie défilent à Charleroi pour réclamer la journée des huit heures et le 11 mars la sidérurgie liégeoise est en grève pour le même motif. Au printemps, la loi instaurant le suffrage universel à 21 ans est adoptée tandis qu'en octobre une autre loi instaure la Société Nationale des habitations à bon marché. 

Une information en rapport avec le monde littéraire passe pratiquement inaperçue, en juillet, notre compatriote Maria Nys épouse l'auteur du "Meilleur des Mondes", l'écrivain britannique Aldous Huxley. Le même mois, le belge Firmin Lambot remporte le premier Tour de France d'après-guerre et en décembre le prix Nobel de médecine est attribué au bactériologiste Jules Bordet. 

A la lecture de ces évènements, on en arriverait à oublier la guerre, c'est loin d'être le cas et à Tournai, chaque information qui paraît dans la presse est là pour la rappeler. 

A partir de janvier 1919, on assiste à une vague d'arrestations de Tournaisiens ayant eu des accointances avec l'ennemi (femmes maîtresses de soldats allemands, dénonciateurs, personnes ayant fourni des vivres à l'occupant) ou s'étant enrichis de façon malhonnête (marché noir). Si les procès furent nombreux, celui du 26 juin 1919 a retenu notre attention. Il est relatif à des faits graves de compromission avec l'ennemi et amène à la barre les dénommés Charles H., 22 ans, ébéniste, Liévin G., prêtre français de 43 ans domicilié à Tournai et Léon C, 19 ans, étudiant. Charles H. et Léon C. se rendaient chez des particuliers, les mettaient en confiance, souhaitaient acheter, si cela était possible, des marchandises destinées à une oeuvre humanitaire. Au moment de la transaction, la police allemande surgissait. Le prêtre a, notamment, joué le rôle de provocateur chez un notaire de Tournai. De nombreux témoins défilent, certains présentent l'abbé G. comme un fantasque dont l'autorité écclesiastique se méfiait. H. sera condamné à deux fois quatre années de prison et à 500 francs d'amende, les deux autres à quatre années d'emprisonnement et à une forte amende. 

Au mois de mai, un comité est constitué afin de récolter des fonds pour l'érection d'un monument à la mémoire des "Enfants de Tournai", mort pour la patrie au cours du conflit qui vient de s'achever. Afin de rassembler les fonds nécessaires pour ériger ce "monuments aux morts", une fête est organisée au cinéma Palace le samedi 10 mai. 

Pour beaucoup d'habitants la situation est difficile, on vit avec le strict minimum et certains tentent de s'enrichir par des procédés malhonnêtes. Les larçins seront nombreux. Un vol important est commis le samedi 17 mai au bureau de ravitaillement, à la Grande Boucherie. Le mardi 20, le voleur est arrêté, les policiers sont surpris en raison de son âge, Charles D, demeurant à la rue Duquesnoy, est âgé... de 14 ans. Les dépenses auxquelles il s'est livré la veille ont attiré l'attention des commerçants qui ont prévenu la police. Il explique qu'il n'avait eu qu'à passer la main sous le papier qui remplaçait le vitrage du bureau pour s'emparer d'une enveloppe contenant 2.253 francs. Il dit aussi qu'il a partagé cette somme avec ses amis qui l'avaient encouragé à le commettre et qu'avec sa part du butin, il s'était acheté un vélo et en avait offert un autre à la petite fille avec laquelle il jouait. Des 500 francs qu'il avait conservés, il ne restait plus que 75 francs. Un des jeunes bénéficiaire du partage avait caché une somme de 306 francs sous les débris du pont de Fer, cette somme a été retrouvée par les policiers à l'endroit désigné par le jeune voleur. Cette affaire va donner lieu à d'autres perquisitions puisque l'enquête amène les policiers vers d'autres pistes. 

A partir du lundi 3 juin, la population est invitée à se rendre à l'administration communale afin de retirer les documents nécessaires aux demandes de dommages de guerre. 

Le samedi 21 juin, une terrible explosion se produit, vers 12h30, au hameau des Petits Bois à Maulde, dans une maison située à une centaine de mètres de la voie de chemin reliant Tournai à Bruxelles. On va dénombrer cinq morts, le propriétaire de la maison, Mr Camille Cauchy, 52 ans, ses deux fils âgés de 18 et 12 ans, sa belle-soeur, Angelina Lochegnies qui venait juste d'arriver de Tournai où elle habitait et un militaire britannique. Les deux filles de la maison qui se tenaient à distance de la cour où les faits se sont déroulés seront gravement blessées aux jambes. L'épouse a la vie sauve parce qu'elle se trouvait à ce moment là dans la cave. Que s'est-il passé au milieu de cette cour ? Un soldat britannique était venu rendre visite aux époux Cauchy, chez qui il avait été accueilli, en amenant deux obus. Il voulait faire don des corps en cuivre de ceux-ci à la famille, c'est au moment où il désamorçait l'un d'entre eux que l'explosion se produisit, probablement en raison d'une mauvaise manipulation. 

Le vendredi 27 juin, Edmond Wibaut est installé au poste de bourgmestre de la ville de Tournai. Quelques semaines plus tôt, il avait été acclamé par la population lors de son retour de déportation. En 1916, il avait refusé de livrer au général allemand, commandant d'étape, la liste des ouvriers chômeurs et avait été envoyé à Holzminden en compagnie de travailleurs de Tournai et de Templeuve.

Le 21 juillet, la Fête Nationale revêt un faste particulier. On constate souvent que les guerres insufflent toujours un esprit patriotique, un élan de civisme qui va, par la suite, disparaître avec l'arrivée des générations suivantes qui n'auront pas connu les affres des conflits.

Le dimanche 21 août Tournai rend hommage à une de ses héroïnes, Gabrielle Petit, fusillée par les Allemands le premier avril 1916 pour espionnage, dans le quartier saint-jean où elle habitait avant la guerre. un comité est créé afin de trouver les fonds pour ériger un monument à sa mémoire. Trois jours plus tard, le 24 août, un autre hommage était rendu, aux soldats territoriaux de Vendée massacrés par les Allemands dans le quartier du faubourg de Morel dans un horrible corps à corps. 

Les "réclames" ont fait leur réapparition dans le journal, on y découvre parmi tant d'autres, celle pour la "Boucherie américaine", située au n° 16 de la rue de l'Yser, qui vend du boeuf bouilli à partir de trois francs le kilo et de la viande frigorifiée extra en quartiers, celle également de la brasserie Saint-Pierre à Vaulx qui recommande sa bière de Noël, double brune extra, vendue 75 francs pour 150 litres, celle encore de la "Maison Veuve Lecrenier", au coin de la rue des Chapeliers et de la rue de Paris, qui propose ses articles de ménage et d'éclairage, spécialiste des lanternes tempête américaine à levier, qui ne s'éteignent pas, brûlent dix-huit heures et dégagent ni odeur, ni fumée. Notons toujours dans le même domaine, cette "Tisane des Pères Dominicains" qui guérit la constipation, les migraines, les hémorroïdes, les maladies du foie, de l'estomac, de la peau ou des reins ainsi que la grippe. Encore un de ses nombreux médicaments miracles vendu par boîte au prix d'un franc et cinquante centimes. Tout cela pourrait nous faire oublier que le ravitaillement est toujours d'actualité en cette année 1919.

(sources : Le Courrier de l'Escaut - année 1919)

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