08 mai
2012

Tournai : 1914-1918, la vie quotidienne sous la loupe (4)

La consultation de la presse de l'époque nous amène à la période allant de novembre 1917 à novembre 1918.

L'actualité internationale est entièrement dominée par la guerre, l'Europe est à feu et à sang. Les évènements se précipitent en Russie, par le Traité de Brev-Litovsk, le 3 mars, celle-ci est dépossédée de nombreux territoires (Estonie, Littuanie...). Le 13 mars, Léon Trostski se voit charger d'organiser l'Armée rouge, les Alliés rompent les relations diplomatiques avec les Bolchéviks, le 25 mai débute la guerre civile et le 17 juillet, le tsar Nicolas II et sa famille sont assassinés à Ekaterinbourg. En France, la Bataille de Picardie débute le 21 mars, elle durera jusqu'au 26 avril. Le 30 mai, les troupes allemandes qui s'étaient repliées passent à nouveau à l'offensive et atteignent la Marne, on assiste à une seconde Bataille de la Marne qui sera remportée par les troupes alliées en août. On sent la fin de la guerre proche, les Allemands multiplient les demandes d'armistice avec certains pays, notamment le 3 octobre avec les Etats-Unis. Le 9 novembre, l'empereur Guillaume II abdique, la République est proclamée et le 11 novembre, l'armistice est signé à Rethondes, en forêt de Compiègne. Le 9 décembre, l'Allemagne restitue l'Alsace et la Lorraine à la France. Tous ces faits occultent les décès de Claude Debussy à Paris le 25 mars, de Guillaume Appolinaire, le 9 novembre et d'Edmond Rostand, le 2 décembre, ces deux derniers géants de la littérature et du théâtre ayant succombé des suites de la terrible grippe espagnole qui sévit alors et ajoute ses millions de morts à ceux provoqués par le conflit.

L'actualité nationale sera marquée par une offensive allemande dans les Flandres à partir du 21 mars. Celle-ci va durer jusqu'au 28 août, date à laquelle les troupes allemandes se retirent d'Ypres, ville martyre. En mai des dissensions sont apparues au sein du gouvernement dirigé par Deboqueville, ce dernier présente sa démission au roi le 24 mai. C'est l'ancien Président de la Chambre, Gérard Cooreman qui est appelé par le roi Albert pour le remplacer, celui-ci va démissionner au lendemain de l'armistice. 

Au niveau local, les conditions de vie deviennent de plus en plus difficiles. Dès le mois de novembre 1917, les boulangeries sont uniquement approvisionnées au moyen de farine germée. Certains boulangers mettent en vente du pain au goût jugé horrible par les consommateurs, d'autres, plus soucieux de leur clientèle, par des pétrissages supplémentaires ou des méthodes de cuisson appropriées vont offrir un pain considéré comme "passable". 

Le 12 novembre 1917, le Conseil communal considère qu'il y a lieu d'interdire l'entrée des établissements dits "cinémas" aux enfants, afin d'éviter, entre-autres inconvénients, que ceux-ci soient exposés à des dangers en cas de panique, de tumulte, de désordre ou d'incendie. Il arrête que les spectacles cinématographiques sont désormais complètement interdits aux enfants qui n'ont pas atteint l'âge de 16 ans, exception faite de spectacles destinés spécifiquement au jeune public. Les infractions à ce réglement seront punies de peines de police à charge des tenanciers de salles et des parents. Quelques rappels à l'ordre seront nécessaires durant les semaines qui vont suivre la prise de cet arrêté, car, même accompagnés des parents, les jeunes ne peuvent être admis dans la salle.  

L'année 1918 se pointe à l'horizon. Le dimanche 10 janvier, on découvre le corps d'une habitante de Blandain, dans l'ancienne ferme qu'elle occupe au hameau du Molinel. Flore C. est âgée de 77 ans et est très appréciée dans la commune. C'est un locataire d'une partie des bâtiments qui fait l'horrible découverte durant le week-end. La pauvre femme git dans une mare de sang au beau milieu de la cuisine. Le coffret contenant l'argent du ménage est ouvert et une somme estimée à 60 ou 70 francs a été volée. Des témoins affirment avoir vu un individu âgé d'environ 25 à 30 ans aux alentours de la ferme, s'abritant sous un parapluie à l'arrivée de passants. Etait-il l'auteur des faits ? Il ne sera jamais retrouvé !

Les fraudes se multiplient et une de celle-ci est mise au jour en mai 1918. On vend des boissons rafraîchissantes pour remplacer le café, désormais pratiquement introuvable. Les paquets portent l'inscription suivante : "incomparable comme goût, composé de produits garantis, à préparer comme du café sans ajouter de chicorée, de préférence ajouter un peu de lait - Cette boisson contient une partie de café". Une analyse a été effectuée, on a constaté que ce produit était constitué par de la chicorée additionnée de matières amylacées (nature de l'amidon) torréfiées, le taux de caféïne analysé était totalement négatif, l'examen au microscope prouvait l'absence d'éléments du café. Le litre de cette boisson est vendu au prix de 14 francs le kilo !

L'autre fraude concerne un produit pour bébé qui apporte un aliment complet et est vendu à 23 francs le kilo. Il ne comprend en fait que du sucre cristallisé et un peu de riz et n'apporte certainement pas la valeur nutritive annoncée. On constate, une fois de plus, que lorsque la misère s'installe des personnes malhonnêtes parviennent à profiter de celle-ci pour s'enrichir.

Certains parents éprouvent parfois des difficultés lors du choix d'un prénom pour l'enfant à naître, la consultation de l'Etat-Civil de cette année 1918 ne leur apportera pas l'aide escomptée à moins de prénommer le nouveau-né : Apollon, Fidéline, Flore, Florentine, Juvénal, Optat, Ortaline, Palmire, Polixène, Ursmar, Ursmarine ou Waudru.

Les restrictions sont de plus en plus sévères, en cette année 1918, le journal Le Courrier de l'Escaut ne paraît plus que sur une seule page, la surface du titre a été sérieusement rabotée afin de pouvoir disposer d'une place maximale pour l'information, la police du caractère a été réduite et les "réclames" sont disparues, on a sacrifié le feuilleton quotidien et on s'en tient à l'essentiel : les possibilités de ravitaillement en nourriture, charbon, pétrole...

Le samedi 29 juin, c'est le hameau de la Goudinière, au Mont Saint-Aubert, qui est en émoi. Tôt le matin, on a découvert le corps sans vie du dénommé Casimir L, ouvrier-maçon à la retraite. C'est un habitant de Molenbaix qui a fait la découverte, il était venu chercher un oiseau promis par la victime. Les soupçons se portent sur un certain Henri R., un journalier, qui fut, durant un temps, hébergé par la victime. Arrêté par le garde-champêtre, après avoir opposé une sérieuse résistance, il est emmené par un gendarme allemand présent au moment de l'arrestation. La gendarmerie allemande le relâchera rapidement sous le prétexte qu'il n'y a plus de tribunal pour le juger. Le voyant circuler librement dans le village, les habitants sont ulcérés. Deux semaines plus tard, on le retrouvera pendu dans la grange que lui avait concédée comme logis l'administration communale. Quelques jours auparavant, il avait remis au bourgmestre une importante somme d'argent à remettre à sa famille au cas où il viendrait à disparaître. Un domestique de ferme révèlera que lors d'une conversation, Henri R. lui avait avoué avoir frappé Casimir L lors d'une dispute. L'action était éteinte par suite de la mort du présumé coupable.

Au mois d'août commence la réquisition du cuivre détenu par les particuliers.

Le journal va cesser de paraître le 8 octobre 1918. Dans une de ses dernières éditions, il met en garde les ménagères qui, afin de parfumer leurs pâtisseries, étalent des feuilles de laurier-cerise développant l'arôme d'amendes amères en raison de la présence d'acide cyanhydrique vulgairement appelé "acide prussique". Il conseille d'utiliser ces feuilles à de rares occasions et avec une extrême modération !

(sources : le Courrier de l'Escaut - années 1917 et 1918)

S.T. mai 2012

 

10:10 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tournai, guerre, 1914-1918, armistice, fraudes |

Commentaires

Bonjour Serge,
C'est toujours avec énormément d'intérêt et de curiosité que j' "épluche" avec, en plus, beaucoup de plaisir, tes rubriques dont cette n°(4)- Vie quatidienne à Tournai - 1914-1918. J'ai relu, il y a quelques années, la presse locale tournaisienne lors de mes recherches sur "WARCHIN 14-18" ( voir http://warchin-varcinium.skynetblogs.be ) avec les conséquences de ce premier conflit sur mon village natal : destructions de maisons, avion anglais abattu, privations, blessés, décès etc.
Ce que je découvre dans tes recherches "presse locale" sur TOURNAI apporte un "plus" à mes archives. Merci, une fois de plus !
Cordialement. -- Jacques

Écrit par : Jacques De Ceuninck | 08/05/2012

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