03 mai
2012

Tournai : 1914-1918, la vie quotidienne sous la loupe (2)

Au moment d'aborder la rétrospective de cette année 1916, rappelons brièvement l'actualité internationale. Durant l'année 1915, le conflit s'était intensifié, jusqu'au 16 mars, on avait assisté à la bataille de Champagne, le 23 mai, l'Italie avait déclaré à son tour la guerre à l'Autriche-Hongrie, à la fin du mois d'août, la Pologne était tombée aux mains des Allemands et des Austro-Hongrois. Au début du mois d'octobre, le conflit s'étendait car la Bulgarie était, elle aussi, entrée en guerre contre le Serbie. En 1916, l'année que nous allons suivre, deux grandes batailles auront pour cadre Verdun (février à juin), la Somme (juillet à octobre) et, une nouvelle fois, Verdun lors de la contre-offensive victorieuse alliée (octobre à décembre). 

Dans l'actualité nationale, relevons que depuis le mois d'octobre 1914, le gouvernement belge de Debroqueville se trouve en exil à Sainte-Adresse, à proximité du Havre. Le 14 février 1916, dans la déclaration dite de Sainte-Adresse, les armées alliées (Angleterre, France et Russie) déclarent ne pas mettre fin à la guerre tant que la Belgique n'aura pas retrouvé son indépendance. En octobre, les premiers belges sont déportés en Allemagne dans le cadre du travail obligatoire. Dans notre pays, le conflit n'a pas mis en veilleuse les revendications flamandes en ce qui concerne non seulement l'usage du néerlandais dans les universités mais également dans les rangs de l'armée.

L'évêque de Tournai est enfin sacré le lundi 9 janvier 1916, les bulles papales étant finalement arrivées.

Des statistiques intéressantes sont publiées dans le courant du mois de janvier 1916, elles reprennent les naissances, les décès et les mariages enregistrés à Tournai durant les années 1913,1914 et 1915. Elles concernent donc une année de paix, une année pendant laquelle le conflit s'est déclaré (2e semestre) et une année entière de guerre. Il y a eu respectivement 601, 607 et 449 naissances tandis qu'on a enregistré 651, 655 et 671 décès. La différence au niveau du nombre des mariages est plus significative : 270 en 1913, 174 en 1914 et 108 en 1916 ! Les mouvements de population ne sont pas représentatifs car la ville a enregistré l'arrivée, non plus d'habitants, mais de réfugiés ! 

Il fait froid en ce mois de janvier 1916, certaines nuits les températures sont largement négatives, lorsque 2.000 litres de pétrole sont mis en vente à la "Pétrolifère Nationale", 1335 bons y donnant en droit y sont présentés par des Tournaisiens ayant stationné depuis quatre heures du matin aux abords du bureau de police où ils pouvaient être obtenus. 

Le lundi 4 février, Mr Favre, négociant à la rue des Augustins, a constaté la disparition d'un coffret en acier dans son appartement. Celui-ci contenait 4.000 francs en billets de marks et en banknotes belges et françaises ainsi que des bons de réquisition de la ville pour un total de 1.200 francs. A la fin du mois, le coffret sera retrouvé défoncé et vidé de son contenu dans la citerne de la maison de la rue des Augustins. Une jeune fille de 15 ans, prénommée Marie, servante dans cette maison est appréhendée et passe rapidement aux aveux. Sur ses indications, une partie du butin est retrouvée au domicile de sa grand'mère à Rumes. La pauvre femme ignorait les agissements de sa petite-fille. Plus facile fut le vol enregistré le même mois à la chaussée d'Audenaerde, chez le receveur du bureau de distribution de provisions du quartier. Le couple avait quitté son domicile, dans la matinée du dimanche, en "omettant" de fermer la porte à clé. Une boite à cigares contenant 430 francs en billets de marks, en bons de Tournai et en monnaie avait disparu. Les responsables ne seront jamais retrouvés !

Les préoccupations quotidiennes des Tournaisiens ne sont pas exclusivement centrées sur la guerre, ses privations et la recherche de ravitaillement comme le montre le courrier des lecteurs en avril 1916, un de ceux-ci déplore l'état déplorable du porche d'entrée de l'église Sainte-Marguerite, sur la place de Lille, on y lit même que certains fidèles ont reçu des débris sur la tête. Il est admirable de relever la réponse des responsables, publiée quelques jours plus tard, qui minimisent les faits, disent ignorer la mésaventure vécue par des visiteurs du lieu et constatent qu'un contrôleur envoyé à cet effet n'a pas relévé de grands dégâts au niveau des pierres et de la maçonnerie. Ils se permettent même de rectifier la date de construction du porche déclarée par ce lecteur. 

Le jeudi 20 avril, la guerre se rappelle aux Tournaisiens sous la forme de la chute d'un aéroplane militaire allemand. L'avion avait décollé d'un champ situé aux alentours de l'asile d'aliénés (rappelons que nous utilisons les termes de l'époque, plus tard celui-ci sera appelé l'institution de défense sociale) où il avait fait un premier atterrissage et suite à une violente rafale de vent ou, plus probablement, à un problème technique, il avait heurté les arbres de l'avenue avoisinant la Porte de Valenciennes, sur le boulevard du Midi (boulevard du Roi Albert). En s'écrasant, l'avion a immédiatement pris feu faisant exploser les munitions qu'il contenait. Le pilote fut tué sur le coup, celui qui l'accompagnait, gravement brûlé, est mort à son arrivée à l'hôpital militaire où il avait été transporté. Très rapidement les deux corps et les restes de l'appareil furent rapatriés à Douai, au champ d'aviation d'où ils avaient décollé.

Les terrains vagues qui entouraient le palais de justice ont été transformés en "jardins ouvriers", des nombreux amateurs de jardinage, poussés par les difficultés du ravitaillement, ont pris possession de ces petits lopins de terre, se transformant en maraîchers, on y cultive principalement la pomme de terre, le pois, le haricot, les laitues et le chou. La ville de Tournai compte à cette époque pas moins de 397 jardins ouvriers totalisant une surface de 16 hectares. Chaque jardin mesure environ 4 ares.

En juillet de cette année 1916, un appel est lancé dans les journaux aux ménagères afin qu'elles confectionnent des confitures, pour accompagner le pain, en vue de la raréfaction attendue du beurre lors du prochain hiver. Une colonne complète du journal est aussi consacrée au mode d'emploi pour la confection de conserves de fruits et de légumes. On constate également que la distribution de saindoux attire désormais de très nombreux Tournaisiens, lors des distributions hebdomadaires. 

Mais finalement que pense-t-on de la guerre, dans les milieux tournaisiens, en cette année 1916 ? On semble optimiste et on croit sa fin prochaine puisque le "Comité des jardins ouvriers" visite ceux-ci afin d'établir la liste des récompenses à remettre à la fin de la guerre !

La lecture des "réclames" qui occupent la dernière page des journaux ne permet même pas d'imaginer les soucis quotidiens engendrés par le conflit puisqu'on y lit que " "la Manufacture Belge d'Appareils d'Eclairage et de Chauffage pour essence, pétrole carbure, gaz et électricité, A. Prévost-Dubois, inventeur et constructeur breveté, 11-13 rue de l'Epinette, qui fournit, lustres, lampes, sonneries pour maison ou téléphone, qui réalise les installations électriques et au gaz et les installations complètes pour la campagne recommandées aux fermiers annonce l'ouverture d'une succursale à la rue de Cologne, 27 (actuelle rue de l'Yser)". Les activités commerciales semblent se dérouler plus ou moins normalement...

(à suivre)

(sources : Le Courrier de l'Escaut, éditions disponibles)

S.T. mai 2012

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