27 avril
2012

Tournai : Roger Leveau dit "Casquette"

Le blog "Visite Virtuelle de Tournai" a pris l'habitude de dresser le portrait de Tournaisiens bien connus dans la cité des cinq clochers, entrés dans le folklore local ou qui la représentent en Belgique et à l'étranger dans les domaines de l'Art et de la Culture.

Le personnage évoqué aujourd'hui va rappeler bien des souvenirs aux supporters et sympathisants du Royal Racing Club de Tournai mais aussi à ceux de la Royale Union Sportive Tournaisienne où il comptait également de très nombreux amis.

De lui, le journaliste Paul Debraine a tracé le portrait le plus représentatif en écrivant, en 1969, dans le Courrier de l'Escaut : "Il n'est non pas un supporter du Racing de Tournai mais LE supporter de ce club de football. LE supporter à l'état pur, sublimé, distillé, prêt à tout". En ces quelques mots tout était dit !

Roger Leveau est né en août 1924. En 1932, il s'est inscrit au Racing de Tournai où il évoluera parmi les équipes d'âge : cadet, scolaire, junior, hélas un grave accident va lui provoquer un épanchement de synovie et les médecins lui interdiront d'encore pratiquer le sport qu'il adore. 

Contraint et forcé, Roger passa alors de l'autre côté de la barrière, un peu plus tard, il rencontra Denise Boulé qui deviendra son épouse et qui, comme le recommandait à l'époque l'officier de l'Etat Civil, le suivra fidèlement toute sa vie, principalement sur tous les terrains de football.

Dans les années soixante, il habitait à la rue du Château, plus tard, il se rapprochera de ses "Jaune et Noir" en venant habiter à la rue Saint-Eleuthère, à quelques centaines de mètres du stade de l'avenue de Maire, depuis longtemps sa seconde maison.

C'est lors du premier match qu'il disputait avec les cadets que lui fut attribué le surnom qu'il porta toute sa vie et qui le fit connaître de tous les amateurs de football en Belgique. Ce jour-là, un derby opposé les jeunes racingmen et unionistes. Le score de la rencontre fut sans appel, les Rouge et Vert l'emportèrent sur le score de 1-11. Au moment où le joueur unioniste Roger Defever inscrivait le 7e but, Roger Leveau perdit sa casquette, certains dirent même qu'il la jeta, en signe de profonde déception. Son ami et coéquipier, Roger Van Cles, l'interpella et lui dit : "Relance le ballon, Casquette !" Désormais l'identité de Roger Leveau allait totalement disparaître au profit de cette nouvelle appellation et même Luc Varenne, sur les antennes de la RTB, parlera parfois de lui sous ce nom jeté. 

On ne rencontra jamais supporter plus acharné et plus attaché à ses couleurs que "Casquette". Un jour, il se rendit, à pied, à Renaix pour aller soutenir son équipe. Heureusement qu'une âme compatissante, en la personne de Mr Leroy, le ramena en voiture après la rencontre. En 1950, par un dimanche de grand froid, alors que le thermomètre flirtait allègrement avec la barre des moins cinq degrés, il prit le train pour Anvers. Arrivé à la gare, il se rendit compte qu'il n'y avait aucun moyen de locomotion pour l'amener au stade de Beveren situé à une petite douzaine de kilomètres. Il allait parcourir la distance au pas de course arrivant juste au moment où Jean Dedonder ratait un pénalty. Tout autre que lui aurait probablement râlé, mais, brave homme, il encouragea le joueur en lui disant " Allez Jean, çà arrive".

Bon garçon ne veut cependant pas dire qu'il acceptait facilement ce qu'il considérait comme étant une injustice. Ainsi lors d'une rencontre disputée à Uccle, dans la banlieue bruxelloise, l'arbitre, mal inspiré, avait annulé deux buts inscrits par les Tournaisiens. A la première annulation, notre ami Casquette lui fit bien comprendre, par la parole, que ce n'était pas très honnête. A la seconde, il bondit par dessus la balustrade et faisant tournoyer sa longue écharpe Jaune et Noir s'en alla dire sa façon de penser à cet énergumène ! Rattrapé par la police, ceinturé, il fut confié à la garde de deux dirigeants ucclois, dans la tribune principale, jusqu'à la fin du temps réglementaire, sanction suprême pour un homme qui arpentait toujours de long en large les "populaires".

Lorsque le 10 juin 1956, devant 12.000 spectateurs, le Racing remporta, au stade du Heysel, la Coupe de Belgique en battant le CS Verviers sur le score de 2-1, le journaliste écrivit dans "Les Sports" : "Et hop, Casquette sauta la barrière". Il le décrivit encore en ces termes : "Jamais il ne manque un match du Racing, et comme il n'est pas riche, les jours de fin de mois, quand son escarcelle sonne creux, c'est très simple, il va à pied" et il termina son article par cette phrase : "Pour tous les Casquettes de Belgique, que vive la Coupe".

Roger Leveau ne se contentait pas de supporter, d'encourager son club, il lui rendait également de très nombreux services. A la mi-temps des rencontres disputées à l'avenue de Maire, on le voyait faire le tour du terrain, montrant aux spectateurs le tableau reprenant les numéros gagnants de la "Tombola du Supporter". Si le Racing marquait un goal pendant son tour de terrain, alors, la consultation des résultats devenait pratiquement impossible, car le tableau était pris d'une danse frénétique, se balançant, montant, descendant, tournoyant au gré de la jubilation de celui qui le portait. 

Lors de la saison 58/59, il alla jusqu'à porter les cartes de membres et les abonnements avec son vélo, non seulement à Tournai et dans les faubourgs mais aussi dans les villages jusqu'à Leuze et Ath, soit à plus de trente kilomètres de la cité des cinq clochers.

Pour un tel dévouement, l'Union Belge de Football l'honora en 1973 en lui attribuant, en même temps qu'un supporter du Sporting Club d'Anderlecht et de l'Antwerp, la médaille du meilleur supporter. Ce fut sans doute pour lui, un des plus beaux jours de sa vie.

Durant des années, à la porte du stade, dans la pluie, sous la grèles ou le vent, son épouse Denise vendait imperturbablement et avec une extrême gentillesse, le journal "Le Supporter" l'organe des supporters du club Jaune et Noir.  

Casquette nous a quittés en février 1995, à l'âge de 70 ans. Durant près de 63 ans, il avait été le serviteur de SON club de football, il est remarquable de constater qu'à une époque où la plupart des spectateurs qu'on retrouvait autour d'un stade retournaient leur veste dès que la situation se dégradait, lui a accepté, avec philospohie, les rares moments de gloire mais aussi les nombreuses déceptions qui ont jalonné l'histoire du club car le Racing était sa vie et, comme chacun le sait, l'existence n'est pas toujours un long fleuve tranquille. Lors de son décès, René Godet, membre de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien et supporter de l'Union lui dédia une chanson, un hommage qui dépassait le clivage du football tournaisien.

En mars 2011, son épouse, Denise, allait le rejoindre au paradis des supporters. Il n'a pas connu la fusion intervenue entre les deux clubs de la cité des cinq clochers pour donner naissance au Football Club de Tournai. Aux vues des résultats actuels d'un club vraiment peu emballant pour les quelques spectateurs, bien souvent déçus, qui le supportent encore, c'est peut-être mieux ainsi, lui qui qualifiait de "traîtres", les soi-disant sympathisants du club qui, comme des "rats", quittaient le navire après quelques mauvais résultats ! 

(sources : "Hourra, voici les Rats" de Jacques Lefebvre, ouvrage paru en 1983 à l'occasion du 75e anniversaire du club "Jaune et Noir" - livre qui m'a été dédicacé amicalement par Luc Varenne, moi qui était supporter de l'Union rivale et article de Paul Debraine que je rencontrais à la table de presse du stade de l'avenue de Maire, paru dans le Courrier de l'Escaut en 1969).

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