28 mars
2012

Tournai : l'année 1911 sous la loupe (3)

En cette année 1911, une nouvelle affaire judiciaire va s'étaler tout le long du mois de mai dans les pages du "Courrier de l'Escaut", on l'appelle l'affaire du chantier de l'hôpital militaire. Celui-ci est en construction, il sera inauguré à la veille du premier conflit mondial et prendra, à la suite de ce dernier, le nom d'Hôpital militaire "Quartier Major Médecin De Bongnie".

Les uns après les autres, entrepreneurs, ouvriers, militaires ou civils chargés de la surveillance du chantier sont convoqués devant le tribunal suite à la découverte de malfaçons et de fraudes organisées à une vaste échelle. Voici une partie de ce qui a été relevé par les enquêteurs et qui motive que cette affaire soit portée à la connaissance de la justice :

"les couvertures de zinc devaient être faites suivant le système dit "Vieille-Montagne" qui a pour but de palier aux dilatations du métal alors que les zingueurs se sont simplement contentés de souder les zincs. Pour cinquante-deux fenêtres de la façade principale, le scellement des grilles a été effectué avec du ciment alors que le cahier des charges précisait qu'il devait être fait au plomb. Les hachelets étaient presque tous en pierre de Tournai au lieu de petit granit, pour leur scellement on a utilisé 8m3 de béton à la place des 60m3 repris sur le bordereau de livraison. Les appareils sanitaires placés étaient en fonte brute, alors que de la fonte émaillée avait été demandée. Les fenêtres à guillotine n'étaient pas du système Vinck comme stipulé au cahier des charges mais des contrefaçons grossières, les bois utilisés pour les charpentes étaient d'une qualité inférieure à celle exigée par l'architecte et portées au cahier des charges...etc..."

La liste des manquements est beaucoup trop longue à énumérer, la fraude porte sur de très nombreux postes du cahier des charges et concerne donc des montants importants. 

Des révélations faites par des ouvriers sont effarantes, ainsi on apprend, par exemple, qu'en brûlant des vieux papiers sans importance, certains carnets d'ordre et bordereaux de travaux avaient, malencontreusement, pu être jeté au feu. Entrepreneurs et ouvriers déclarent qu'ils n'ont fait qu'obéïr aux ordres du commandant H. représentant le maître d'oeuvre, c'est-à-dire le Ministère de la Défense Nationale.

On s'achemine vers la fin du procès, celle-ci est fixée au samedi 2 juin, lorsque la Défense Nationale décide in-extremis de se porter partie civile. Ce nouvel élément va interrompre le déroulement du procès. Quelques semaines plus tard, cette demande de constitution de partie civile est examinée et rejetée. Le procès est remis à une date ultérieure. La consultation minutieuse des journaux jusqu'à la fin du mois de décembre ne permet pas de déceler une reprise de celui-ci. L'affaire a-t-elle été étouffée vu l'ampleur qu'elle avait prise ? On le saura peut-être en consultant la presse de l'année suivante. 

Lors du dernier mois de l'année deux drames vont marquer l'actualité tournaisienne.

Le premier se déroule le jeudi 7 décembre à Blandain, petit village à proximité de la cité des cinq clochers. A quelques centaines de mètres de la gare se dresse le Couvent des Soeurs de la Visitation, ce bâtiment à vocation scolaire abrite près de deux cent pensionnaires et de nombreuses religieuses. Une remise mitoyenne sert à la préparation de l'acétylène destinée à l'éclairage de l'établissement. Durant le repas du soir, vers 7h1/4, la lumière se met à baisser dans les locaux. Les deux religieuses chargées de veiller au bon éclairage se rendent dans la réserve, munie d'une lanterne à flamme, car il fait déjà nuit noire à ce moment de la journée. Comme elles le font d'habitude, elles se gardent bien d'entrer dans le local avec une flamme et déposent la lanterne sur le rebord de la fenêtre, afin de pouvoir se diriger à l'intérieur. Cette fenêtre était-elle bien étanche, y-avait-il une fissure dans le châssis ? Dès qu'elles pénètrent, une terrible déflagration se fait entendre, les maisons du village sont ébranlées, des fenêtres sont pulvérisées à plusieurs centaines de mètres du lieu de l'explosion, des lampes sont soufflées dans des habitations situées de l'autre côté de la voie ferrée, la détonation est perçue dans le village voisin de Templeuve et des habitants de Pecq déclarent l'avoir entendue. Une des deux religieuses a été projetée à plus de vingt mètres de la remise dont il ne reste rien, elle a cessé de vivre, l'autre est très gravement brûlée et soignée par le Docteur Richard, le médecin du village accouru sur les lieux. Aucune autre personne se trouvant dans le bâtiment n'a été blessée mais toutes sont profondément choquées. 

Le second fait a pour cadre la rue Du Quesnoy à Tournai. Le mercredi 20 décembre, Marie H, une jeune femme de 25 ans se rend comme tous les jours à la même heure à son travail à la "Linière Tournaisienne". Elle est séparée de son mari, un certain Jules L., débardeur, un homme jaloux et violent. Elle ignore que celui-ci guette son passage et, vers 8h30, elle est assaillie par l'homme qui lui donne un premier coup de couteau et, alors qu'elle tombe, il parvient encore à lui asséner sept autres coups. Des ouvriers alertés par des cris accourent et voient l'homme ramassé le parapluie de son épouse et replier son couteau avant de leur dire, cyniquement : "maintenant, je suis content, j'ai accompli mon idée". Sur ces mots, il se dirigea vers la rue de Pont. La police arrivée sur place se mit à sa poursuite. Rattrapé, il fut conduit au commissariat de police où il ne montra aucun regret pour l'acte commis. La jeune femme fut soignée sur place par le Docteur Plancquaert avant d'être transférée à l'hôpital civil dans une voiture-hamac (expression utilisée à l'époque pour désigner une ambulance). Elle se remettra de ses blessures, les coups de couteau ayant été donnés dans les omoplates, aucune partie vitale n'a été touchée.

Je vous rappelle que notre rétrospective est consacrée à ce qu'on nomme la "Belle Epoque", nos contemporains pensent que tout allait mieux jadis !

(sources : "le Courrier de l'Escaut de l'année 1910").  

 


Commentaires

L'Histoire est un éternel recommencement car à chaque génération, on pense que c'était meilleur lors de sa jeunesse. Bonne soirée Serge.

Écrit par : Un petit Belge | 29/03/2012

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