06 mars
2012

Tournai : Quand la mémoire trahit l'Histoire (2)

Nous avons examiné dans l'article précédent, les témoignages démontrant que l'existence de la prison allemande au sein de l'école de la Porte de Lille était inimaginable, il me reste à relater les témoignages de ceux qui la situent au n°4 du boulevard Léopold.

Le père de Nicole B. y a été emprisonné, sa mère allant régulièrement aux nouvelles. Agé et ne pouvant plus se déplacer, Monsieur B. confia à sa fille, à la lecture du compte-rendu de l'inauguration "Mais ce n'est pas là, c'est à côté ! ". Il aurait voulu écrire à l'administration communale mais son état de santé l'en empêcha. Cela aurait-il changé quelque chose ? Probablement pas, les témoignages se sont multipliés, mais il est difficile de revenir sur une méprise. C'est ce que regrettent les personnes que j'ai rencontrées. 

Monsieur A. B., le papa de Nicole, m'a fait parvenir son récit dactylographié. Le voici : "Pour ma part, j'ai été arrêté le 13 septembre 1943 et emmené par la Feldgendarmerie au Boulevard Léopold (pas au Trèfle). Dès mon arrivée, la bienvenue m'a été souhaitée par deux gifles magistrales, puis j'ai été emmené dans le bureau du "chef" pour être interrogé. Pendant près d'une heure, Alfred m'a posé des questions auxquelles je n'ai jamais répondu. Deux soldats m'ont alors conduit dans une cellule qui était occupée par d'autres dont un Frère Oblat, arrêté comme terroriste. Après la guerre, j'ai appris qu'il avait été jugé, condamné à mort puis exécutéAprès mon passage en cellule, j'ai été envoyé dans une salle commune où se cotoyaient d'autres réfractaires au travail obligatoire, des résistants et d'autres personnes. Peu après, après avoir passé une visite médicale, j'ai été emmené avec deux autres réfractaires à la gare de Tournai. Nous étions encadrés par quatre soldats porteurs chacun d'un fusil. Après un voyage d'un jour et une nuit, le lendemain, nous étions arrivés à Leipzig. (...) Quand je suis revenu, malade, je pesais encore 38 kilos".

André L. m'a raconté l'histoire de cette prison, documents et coupures de presse à l'appui de ses déclarations. Je dois dire que lors de mes recherches antérieures effectuées dans le cadre d'autres sujets pour le blog, jamais je n'avais vu un dossier aussi complet et aussi bien conservé.

Au début de l'année 1942, cela faisait près de deux ans que cet immeuble était vide, les religieuses qui l'occupaient avait pris le chemin de l'exode aux premiers jours de la guerre. Les allemands y installèrent un lieu de détention destiné, dans les premiers temps, à accueillir les fraudeurs, les gens qui se livraient au marché noir, les réfractaires au Travail Obligatoire. Rapidement, suite à des dénonciations de collaborateurs, on y emprisonna des résistants.

L'officier qui dirigeait ce lieu de torture était le sinistre Alfred Reschel. Un homme brutal et vicieux. Beaucoup ignorent qu'il s'était fait faire une carte d'identité belge au nom de Jacques, André Dumont, employé, né le 17 novembre 1918 (il s'était rajeuni de dix ans). Celle-ci lui permettait de se rendre incognito dans les bals et les fêtes de la région afin d'y repérer les réfractaires et de les faire transférer en Allemagne après être passés par une détention au boulevard Léopold. 

J'ai pu voir non seulement la photocopie de cette carte avec photo mais aussi celles de sa carte allemande et de son livret militaire. Ces documents ont été remis par une dame dont le mari était résistant et qui a toujours souhaité garder l'anonymat pour sa tranquillité. Lors d'une rafle qu'Alfred Reschel avait programmée à Péronnes, en 1944, il avait été intercepté par un groupe de résistants et délesté de ces papiers. D'une rare arrogance, cet ancien officier allemand a osé revenir à Tournai pour rencontrer la dame, en 1968, afin de récupérer ces papiers nécessaires à l'obtention de sa retraite. 

Revenons à notre témoin, André L. a été démobilisé en novembre 1954. Il travaillait au sein d'un organisme bancaire tournaisien et, à son retour au travail, un fondé de pouvoir, Marcel P. lui demanda de se rendre avec quatre autres collègues (Albert D. de Tournai, Edouard D. de Lamain, Gaston C. de Péruwelz, et Alfred B.) au n°4 du boulevard Léopold afin de rapatrier, vers le siège de la banque située au quai Dumon, les archives qui y avaient été entreposées. Ils découvrirent sur les murs de nombreux graffiti laissés par les personnes qui avaient été emprisonnées dans ces caves. Cet immeuble a ensuite été occupé par Mr et Mme D. que je connaissais personnellement et qui avaient conservé les lieux en l'état. 

André L. me montre ensuite un exemplaire du journal le Nord-Eclair daté du 25.7.1987, de nouveaux occupants étaient venus s'installer dans l'immeuble du boulevard Léopold et avaient découvert ces mots laissés par des personnes probablement disparues. Le journaliste réalisa quelques photos et parmi celles-ci, on peut voir, ce message laconique et poignant écrit sur le mur par un dénommé Arthur Beys : "Arthur Beys né le 14 janvier 1922 à Péronnes, pris le 7 juillet 1944 à Antoing, parti pour l'Allemagne le...juillet 1944 (la date est illisible)" (signé Arthur Beys). 

Le journaliste est revenu dans l'immeuble avec un ancien prisonnier, Mr. Omer Vincent, celui-ci lui a montré la trappe circulaire par laquelle neuf hommes tentèrent de s'évader, les uns (dont Mr Vincent) regagnèrent leur cellule en constatant l'inutilité de leurs efforts, d'autres furent malheureusement abattus par les sentinelles. André L. se rappelle ces coups de feu tirés au cours d'une nuit. La grande double porte blanche apparaissant derrière le témoin ne laisse aucun doute sur le lieu.

A ma question de savoir si des soldats allemands avaient pu occuper l'école communale n°3, André L. me répond que durant l'été 1944, des rampants de la Luftwaffe avaient occupé les locaux, les élèves étant partis pour les grandes vacances. Ils avaient quitté les lieux le 28 août suite à la progression rapide des troupes alliées qui allaient libérer Tournai, une semaine plus tard. Suzanne D. à qui j'ai relayé l'information me confirme cette présence durant quelques semaines et me déclare qu'il s'agissait des N.S.K.K.

Voilà, mon article n'a certainement pas pour but de critiquer l'initiative pris pour commémorer la mémoire des plus de 2.100 personnes qui y ont été emprisonnées (un nombre retrouvé par un Tournaisien passionné d'Histoire lors de recherches effectuées à Bruxelles). Comme je le disais dans l'introduction du sujet, cette plaque a le mérite de rappeler aux jeunes de notre époque que si nous vivons en paix aujourd'hui, c'est grâce au sacrifice d'hommes et de femmes qui ne sont pas des héros ou héroïnes de bandes dessinées mais des gens simples d'alors qui ont lutté courageusement et au péril de leur vie contre le joug nazi. Toutefois, mon but est aussi d'éviter que des témoins indirects, des personnes qui ont entendu dire que..., des hommes ou des femmes qui n'habitaient pas la ville à cette époque, des personnes chez qui la mémoire n'est plus ce qu'elle était, s'arrogent le droit de raconter l'Histoire dont ils se considèrent être les uniques dépositaires. Combien de fois, lors de recherches effectuées pour le présent blog, n'ai-je pas rencontré des gens qui soutenaient avec force l'exactitude d'une date ou d'un fait alors que la consultation de la presse de l'époque infirmait la véracité de leurs dires.

Il ne faut pas qu'une mauvaise mémoire trahisse l'Histoire. 

S.T. mars 2012


09:04 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tournai, prison, alfred reschel, nazi, résistants, prisonniers |

Commentaires

Merci également pour ce "n°2" de "QUAND LA MEMOIRE TRAHIT L'HISTOIRE" qui, comme le "n°1", tombe à pic.
J'apprécie spécialement le dernier paragraphe : " Voilà, mon article n'a certainement pas pour but de critiquer l'initiative ... ..."
Bien cordialement. --- Jacques DCK

Écrit par : Jacques De Ceuninck | 06/03/2012

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