05 mars
2012

Tournai : Quand la mémoire trahit l'Histoire (1)

Le samedi 11 septembre 2010, à une semaine près, il y a soixante-cinq ans que la ville de Tournai a été libérée par les armées alliées. Me rendant au marché hebdomadaire et passant par le boulevard Léopold, mon attention fut attirée par un groupe de personnes assises sur des chaises face à l'école primaire que j'avais fréquentée, il y a quelques décennies. 

En présence du Ministre-Président de la Région Wallonne, Rudy Demotte, du bourgmestre Christian Massy, de l'échevin Philippe Robert, d'anciens combattants et de quelques personnes que je croyais jusqu'alors être les témoins crédibles de cette période sombre de notre histoire, on dévoilait une plaque commémorative rappelant l'existence d'une prison établie par l'occupant allemand. Un endroit de sinistre mémoire où passèrent des centaines de prisonniers, bien souvent en attente d'un départ vers les camps allemands et, hélas aussi, vers une mort certaine. 

On peut se réjouir que soixante-cinq ans après la fin du second conflit mondial, une plaque rappelle aux générations actuelles et futures que des habitants de notre région s'y retrouvèrent privés de liberté pour avoir combattu un ennemi qui voulait nous asservir. Ne pas connaître son Histoire, c'est risquer de reproduire les erreurs du passé. 

Bien sûr, ce n'est pas ce souvenir qui m'interpella ce jour-là mais bien la localisation de la plaque.

Ma famille demeurait depuis 1922 au boulevard Bara et bien souvent, aux soirs de veillée, à l'écrienne, j'entendais ma grand'mère maternelle évoquer le souvenir de cette prison qu'elle a toujours située quelques mètres plus bas, dans un bâtiment voisin. Mon père, engagé volontaire à la libération, étant mort en Allemagne, j'ai toujours montré un très grand intérêt pour ces évènements qui dataient alors d'une douzaine d'années. Aussi quand à l'école communale n°3 on vint à évoquer, au cours d'histoire, les années de guerre à Tournai, c'est avec attention que j'ai entendu le maître (Daniel Mouchon ou Alexandre Lorfèvre) situer cette prison allemande sur le boulevard Léopold, au bout du jardin de l'école des filles. C'était, à ne pas douter, le même immeuble que celui désignait par les membres de ma famille. 

En ce jour de septembre 2010 m'avait-on menti en modifiant la localisation ? Je devais en avoir le coeur net.

Je fus en partie rassuré dans mes convictions lorsque, quelques jours plus tard, le Courrier de l'Escaut publiait un article intitulé "une prison, à côté de la plaque" (édition du 27 septembre 2010). Deux anciens élèves de l'école communale n°3 évoquaient cette méprise malheureusement officialisée. Eux aussi situaient la prison au n°4 du boulevard Léopold, un bâtiment séparé du lieu scolaire par un long mur de briques. J'ai appris par la suite que de nombreuses réactions sont parvenues au bureau du journal qui refusa d'entrer dans la polémique, surtout après avoir reçu une lettre de la personne à l'initiative de la pose de cette plaque qui se déclarait attristée par toute cette contestation. 

Depuis, chaque fois que je passe devant les locaux dernièrement occupés par l'école d'enseignement spécialisé "Le Trèfle", je repense à ce qui pour moi reste une erreur de localisation. J'ai donc décidé de retrouver des témoins de l'époque, pour le peu qu'il en reste. J'ai eu la chance de rencontrer différentes personnes qui ne se fréquentent pas et qui m'ont apporté leur témoignage. Ce sont des habitants du quartier, des personnes ayant bien connu la prison, des gens qui y ont été prisonniers, des élèves de l'école de "l'Porte d'Lille", des voisins immédiats, des personnes qui ont visité l'immeuble. 

Suzanne D. habitait le quartier et était élève dans cette école primaire qui restera ouverte de 1940 à 1944. Il y avait, selon elle, près de 150 filles, nombre qui m'a été confirmé par la suite à la lecture du palmarès de l'année scolaire 1942-1943. La directrice Mademoiselle Delhaye occupait un logement de fonction au sein de l'école. Elle me confirme que la prison était au bout du terrain du 4e degré, dans un bâtiment voisin. 

André L. et Francis B. étaient élèves dans la section "garçons" dont l'entrée se situait elle, à la chaussée de Lille (qui deviendra, après la guerre, l'avenue De Gaulle). André L. habitait le rue Blandinoise et des chambres situées au premier étage, on pouvait, à cette époque voir le boulevard Léopold puisque les grands immeubles sont des constructions récentes. Chaque matin, pour se rendre en classe, André L. devait passer à proximité de la prison. Bien qu'âgé d'une douzaine d'années, des images sont restées gravées dans sa mémoire. Il revoit ses mères ou épouses d'hommes emprisonnés stationner sur le trottoir face à la prison dans l'attente de nouvelles ou d'une hypothétique libération, des femmes parfois repoussées violemment par une sentinelle ou dispersées par le responsable de la prison, le sinistre officier Alfred Reschel qui n'hésitait pas, avec son pistolet, à tirer des coups de feu, en l'air, pour faire évacuer la foule à l'arrivée ou au départ d'un convoi de prisonniers.

Le palmarès que m'a produit André L. m'a permis de constater que, dans la section des garçons, la première année primaire avait pour instituteur stagiaire, Jean Pipart qui deviendra directeur de l'école en 1960. Alexandre Lorfèvre dirigeait la deuxième primaire. Jean Pipart avait participé à la campagne des 18 jours et avait été blessé, revenu à Tournai, il avait été désigné à la rentrée suivante, instituteur stagiaire. Dans la section des filles, on peut lire les noms des institutrices, Melles Waucquez, Castiaux, Patris, Dellys et Chuffart qui enseignaient au 4e degré. 

Si les allemands avaient installé une prison à cet endroit, l'école eut été fermée, à ne pas douter. Peut-on imaginer, un seul instant, qu'on aurait torturé des personnes dans les caves pendant que des enfants de 6 à 12 ans écoutaient studieusement leurs maîtres et maîtresses ? Peut-on penser, honnêtement, que, connaissant l'existence de cette prison, des parents auraient laissé leurs enfants (près de 300) fréquenter ce lieu ? 

Voici des premiers éléments qui plaident pour la non-existence de la prison appelée "nazie" par les créateurs de la plaque. Demain, nous apporterons des témoignages de personnes qui ont visité cette prison et qui, toutes, la situent au n°4 du boulevard Léopold, il y aura même des informations inédites. (à suivre) 


Commentaires

Très intéressant article. J'espère que tu n'as pas été trop dérangé par la panne d'électricité dans le Tournaisis, et te souhaite une bonne semaine. A bientôt Serge.

Écrit par : Un petit Belge | 05/03/2012

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Je n'attendrai pas la suite de ce morceau de l'histoire tragique de notre ville pour déjà écrire "BRAVO". Bravo pour commencer à oser démontrer l'EXACTE VERITE concernant l'emplacement réel de la PRISON ALLEMANDE malgré les pseudo-arguments d'apparence irréfutable qui ont été présentés en son temps aux autorités communales et à la presse. Ceux qui ont prétendu, auprès des dites autorités, avoir cotoyé de près cette période noire pour faire accepter leur projet de plaque commémorative, où étaient-ils ? Où habitaient-ils en 1944 ? A Tournai ? Près du boulevard Léopold ? Etaient-ils écoliers à l'école de "L'Porte de Lille" ? Avaient-ils de la parenté, voisine de la prison allemande ? Par hasard, ont-ils entendu en 1943, 44 ... ces cris de douleur, ces plaintes sortant de leur prétendu bâtiment ? Ont-ils entendu des hypothèses qu'ils ont répétées comme des réalités ? Pour être si certains de leur fausse-vraie situation des lieux qu'ils se sont échinée à imposer auprès de nos élus communaux, ont-ils vu entrer et sortir quelques-uns de ces malheureux incarcérés lors de ces tragiques années ?
Pour écrire l'histoire locale et la rappeler par, soit un monument, soit une plaque commémorative ou autre souvenir, pour nos jeunes générations, il ne faut pas bâtir sur de l' "à peu près". Je parle en connaissance de cause ! C'est pour cela que j'approuve totalement les lignes écrites dans cette rubrique "QUAND LA MEMOIRE TRAHIT L'HISTOIRE - 1° partie". Je me permettrai de corroborer les affirmations de l'auteur de ladite rubrique par un fait qui m'a été raconté SUR PLACE AU BOULEVARD LEOPOLD, il y a environ 5 ans. CE N'ETAIT PAS FACE AU BÂTIMENT AVEC LA PLAQUE ACTUELLE mais à 20-30 mètres à droite ! Mon interlocuteur était un prêtre, maintenant hélas décédé, curé de deux villages très proches de Tournai-Ville dont le frère aîné, résistant, pris par la Gestapo ou la Feldgendarmerie, avait été amené, questionné avec la manière que l'on devine, dans la "prison allemande du boulevard Léopold près de la Porte de Lille" pour être emmené, après quelques semaines, vers Charleroi et ensuite rapidement vers ... Dora ... On ne le revit jamais. Je puis vous assurer que ce prêtre n'avait pu empêcher un sanglot léger dans la voix quand, du doigt, il m'avait désigné cette grande maison, LA VRAIE PRISON ALLEMANDE où, avec sa maman, il avait essayé de voir vainement le frère et fils."
J'attends avec impatience la suite. --- Jacques DCK

Écrit par : Jacques De Ceuninck | 05/03/2012

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