01 mars
2012

Tournai : l'année 1908 sous la loupe (3)

L'affaire du Bureau de Bienfaisance.

L'année 1908 verra l'épilogue de l'affaire Nutte, le receveur indélicat du Bureau de Bienfaisance disparu à la veille des élections communales du 20 octobre 1907. Il a été retrouvé et arrêté le 23 décembre 1907, cela s'est passé dans le plus grand secret et ce n'est que durant les premiers jours du mois de janvier 1908 que la presse est mise au courant et relate le fait. On dit alors qu'il a restitué 11.000 francs en titres de France. 

En attendant le déficit du Bureau de Bienfaisance a des conséquences directes pour la population. Ainsi la somme de cinq francs qui devait être, comme chaque année, versée aux familles dont l'enfant faisait sa première communion est supprimée. De même, la distribution de charbon aux nécessiteux est interrompue à la mi-mars alors que depuis toujours elle se terminait en juin, à l'arrivée des mois d'été. 

Le 20 octobre 1907, une affiche signée par des anciens membres du collège communal issus du même parti que le prévenu est placardée et distribuée en ville, elle proclame :

"Il résulte de l'expertise, ordonnée par Monsieur le juge Bertouille et arrêtée hier soir, samedi 19 octobre, que le détournement constaté au Bureau de Bienfaisance ne dépasse pas le cautionnement déposé par Mr. Nutte" (pour rappel, celui-ci était de 25.000 francs).

Etrange information car jusqu'à présent on estimait le montant de celui-ci à 150.000 ou 185.000 francs. Certains se posent la question, y-at-il eu un arrangement ou une connivence ? 

Cette affirmation est d'autant plus étrange qu'au début du mois de décembre, l'acte d'accusation de Nutte est établi, on lui reproche plus de cent faits qui se sont déroulés entre 1901 et 1907. Entre autres, il s'est approprié trois termes de loyer de l'Ecole Normale de Tournai, il s'est approprié également, à deux reprises, le produit de sommes versées par la Ville de Tournai pour le service des inhumation des indigents, il a détourné à son profit, deux fois, les sommes versées par la ville pour le produit des concessions de terrains dans les cimetières et, à de nombreuses reprises, les loyers des habitations ouvrières. On a également constaté la disparition de 11.000 francs prétendûment donnés aux pauvres. 

Jamais en 6 ans (de 1901 à la date de sa fuite), aucun contrôle n'a laissé apparaître ces malversations. Ces manquements choquent profondément de nombreux habitants de Tournai qui utilisent la rubrique du "courrier des lecteurs" pour le faire savoir. 

Le procès débute le 11 décembre à Mons. Lors de la lecture du très long acte d'accusation, on apprend avec stupéfaction et en contradiction avec les affirmations des affiches parues en octobre que le préjudice aux dépens du Bureau de Bienfaisance s'élève à 171.140,47 francs et que Nutte a également détourné un montant de 4.152,97 francs à la Société des Artilleurs volontaires de Tournai. De nombreux témoins défileront à la barre, la plupart, amis de Nutte.

Le mercredi 16 décembre, après 2h30 de délibérations, le jury répond par l'affirmative à toutes les questions posées. La Cour condamne alors le fonctionnaire public par un arrêt longuement motivé à 8 ans de réclusion, 100 francs d'amende, 10 années d'interdiction de droits civils et politiques et à 171.131,79 francs de dommages et intérêts en faveur du Bureau de Bienfaisance. La défense introduit aussitôt un recours en grâce. 

De nouvelles réactions provenant des mandataires communaux en place au moment des faits choquent à nouveau la population. 

Mr. Castaigne, l'avocat du Bureau de Bienfaisance, un des signataires de l'affiche du 20 octobre s'exclame : "les pauvres n'ont pas été lésés, les détournements ont eu simplement pour effet de diminuer les économies amassées par le Bureau de Bienfaisance et ce n'est pas un bien grand mal car il était trop riche".

Que pensent de cette sortie oratoire, les familles à qui on a supprimé la prime de 5 francs pour la première communion. Cinq cent quarante-quatre d'entre elles avaient été touchées par cette suppression, qu'en pensent également ceux qui ont été privés de charbon durant trois mois sous prétexte que la situation financière du Bureau était difficile en raison du détournement ? On apprend également, à cette occasion, que le Bureau de Bienfaisance avait invoqué un manque de ressources pour motiver son refus aux pauvres du libre choix de leur médecin !

Et pour clôre cette pénible affaire, on ose encore déclarer dans les mêmes sphères dirigeantes :

"On peut affirmer que les débats judiciaires auront eu pour conséquence de grandir la confiance des pauvres dans l'administration du Bureau de Bienfaisance" !

Ah, la Belle Epoque que voilà !


Les commentaires sont fermés.