16 févr.
2012

Tournai : l'année 1906 sous la loupe (3)

En cette année 1906, la violence est à nouveau présente, ce n'est plus celle connue dans les premières années du siècle résultant surtout de bagarres entre ivrognes ou de mésententes dans des couples, ce sont des faits graves exercés à l'encontre de personnes âgées isolées dans le seul but de s'approprier leurs économies.

On se rappelle que la nuit du 30 au 31 octobre 1905, un couple demeurant au hameau de Chauny à Templeuve avait été assassiné. La population inquiète avait évoqué un retour des "chauffeurs du Nord". Cette fois, c'est le village de Kain qui est mis en émoi par des faits survenus durant la nuit du 26 au 27 avril. Près du passage d'eau vit une dame âgée, Mme Bolus. Vers 11 h du soir, quatre individus  s'introduisent chez elle et l'accablent de coups afin de lui faire avouer où sont cachées ses économies. La victime s'étant évanouie sous la douleur, les malfrats en profitent pour fouiller la petite maison isolée et emportent une somme estimée à 700 ou 800 francs de l'époque. Vers 3h du matin, Mme Bolus revient à elle et, faisant preuve d'un courage inouï, elle se rend, tant bien que mal, au-delà de l'Escaut, à Pont-à-Chin pour prévenir son fils. 

L'enquête concernant ce fait de brigandage vient à peine de débuter, le 26 avril, qu'on annonce la découverte du corps de Mme Sidonie Ruaux, veuve Dumasy, âgée de 84 ans, demeurant à Obigies, à environ un kilomètre du lieu de l'agression précédente. Elle a été assassinée et mutilée, l'état du corps démontre des faits d'une extrême violence. Détail navrant : la victime était pratiquement aveugle et pas très aisée financièrement. Une somme inférieure à 100 francs a été dérobée. La population ne peut s'empêcher de relier ses deux faits à celui de Templeuve. Deux jours plus tard, un nommé L.B. demeurant à Templeuve est arrêté, il aurait été aperçu aux abords de la maison de la première victime. Une semaine passe et deux vagabonds, dont l'un correspond à la description faite par Mme Bolus, sont amenés à Tournai. Toutefois, aucun élément ne pouvant prouver leur implication, ils sont relâchés. 

Si on ne retrouve pas les auteurs de ces faits durant l'année 1906, le drame qui se joue, une nouvelle fois à Templeuve, le samedi 1er septembre, ne laisse aucun doute sur l'identité du meurtrier. Jean Duponchel a 28 ans, il est mécanicien auprès d'une entreprise de Roubaix. Depuis qu'il y a été engagé, il a souvent songé aller habiter la grande cité lainière du Nord de la France distante d'une douzaine de kilomètres de son domicile mais sa femmes a toujours été opposée à ce déménagement et lui a conseillé de faire la route quotidiennement à vélo. Il aime sa femme et lui fait tous ces caprices. Depuis quelques temps, Jean recevait des lettres anonymes l'informant de la méconduite de son épouse Blanche, 27 ans, durant son absence. En revenant de son travail, ce samedi-là, il constate l'absence de la mère de ses trois enfants et la découvre dans un café du centre du village en galante compagnie. Au retour à la maison, une dispute éclate et pour Jean la vérité éclate, il repense aux lettres, s'empare d'un couteau et tue la jeune femme volage. Désespéré par son geste, il se rend au bord du canal de l'Espierre et se jette à l'eau, l'instinct de survie étant probablement le plus fort, il ragagne la rive à la nage, c'est là que la police le découvrira suite à l'appel d'une promeneur ayant repéré la bicyclette. Sombre histoire car jusqu'à ce geste fatal, Jean était hautement apprécié dans le village. Réputé homme honnête, travailleur, ne fréquentant pas les estaminets, l'opinion publique prendra fait et cause pour lui.

Terminons cette rétrospective de l'année 1906 par des informations d'un autre style. 

Dans le domaine des distractions, le journal nous apprend que le dimanche 28 janvier, un nombreux public s'est donné rendez-vous en la Halle-aux-Draps, pour écouter le récital du barde Breton Théodore Botrel, accompagné de son épouse et du compositeur-accompagnateur Colomb. En ce même mois de janvier, les tournaisiens avaient également assisté à un concert de la Société de Musique qui avait invité le chef d'orchestre de l'Opéra de Paris, Paul Vidal. En septembre, au Cercle Artistique, le salon de Tournai était dédié au peintre belge Constantin Meunier, décédé l'année précédente à Ixelles.

Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer une "réclame" de l'époque parue sur plus d'un quart de page du quotidien, cele-ci est extraordinaire, une maison (on ne parlait pas encore de laboratoire) située en Angleterre mettait en vente la Poudre Coza et avec elle, proclamait-on, l'ivrognerie n'existait plus. Le texte original qui suit est un modèle : "versée dans du café, du thé, du lait, de l'eau, dans la nourriture, même dans la bière ou la liqueur, sans que le buveur ne le sache (on dirait maintenant à l'insu de son plein gré), la poudre provoque l'effet merveilleux de dégoûter l'ivrogne de l'alcool. La poudre opère silencieusement et si sûrement que le frère, la soeur ou la fille de l'intéressé (on ne parle pas de l'épouse ?) peuvent la lui donner à son insu sans qu'il n'est jamais le besoin de savoir ce qui a causé le changement. La poudre Corza a déjà réconcilié des milliers de famille, sauvé des milliers d'hommes (pour rappel, à cette époque de machos, les femmes ne buvaient pas et ne fréquentaient pas les cafés, lieux réservés à la gente masculine !) de la honte et du déshonneur et en a fait des citoyens vigoureux et des hommes d'affaires importants. Elle a conduit un jeune homme sur le droit chemin du bonheur ! Coza, méfiez vous des contrefaçons".

Comme nous pouvons le constater, on évoque souvent cette période de notre historie comme étant "la Belle Epoque". Pourtant, celle-ci avait aussi sa misère, ses accès de violence, son ivrognerie, ses suicides, ses accidents, ses tapages nocturnes, ses joutes politiques mémorables entre catholiques et anti-cléricaux... En fait, elle n'était pas très différente que celle que nous vivons.

(sources : Le Courrier de l'Escaut de l'année 1906 - "Biographies Tournaisiennes des XIXe et XXe siècle de Gaston Lefebvre - "le XXe siècle, 10.000 dates-clés" paru en 1992 aux éditions France Loisirs)


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