02 févr.
2012

Tournai : l'année 1904 sous la loupe (2)

En janvier de cette année 1904, on reparle, enfin, du chantier du dégagement de la cathédrale qui devient peu à peu l'Arlésienne ou le monstre du Loch Ness Tournaisien. Tout le monde en parle mais ne voit rien venir. Les dernières informations dataient, en effet, du mois de mai de l'année précédente et on comprend désormais la raison de long silence. La presse nous informe que les propriétaires des maisons à démolir ne montrent aucun empressement à accepter les offres de dédommagement proposées par l'Administration laquelle, de son côté, trouve leurs prétentions excessives. On apprend également que douze propriétaires s'en sont remis aux tribunaux aux soins de fixer les sommes auxquelles ils ont droit. Comme le déclare le signataire de l'article paru dans le Courrier de l'Escaut, des expertises seront certainement ordonnées, ensuite des contre-expertises probablement demandées, il y aura des plaidoiries, le prononcé d'un jugement et peut-être même des appels. Tout cela va coûter un joli denier et retardera l'achèvement de l'entreprise.

Nous avons évoqué la violence dans l'article précédent, d'autres mauvais garçons hantent les nuits tournaisiennes : les voleurs. Au mois de janvier, la police traque ceux qu'on appelait les membres de la "bande des bouchers", des malandrins (deux ou trois selon des témoins) qui s'introduisent nuitamment ou tentent de le faire dans les boucheries de la cité des cinq clochers. La toute première boucherie sur laquelle ils ont jeté leur dévolu est située au quai du Marché au Poisson. Après avoir forcé la porte, ils repartent avec une somme de 10 francs contenue dans le tiroir-caisse (en comparant ce montant aux prix pratiqués à l'époque, on peut estimer ce butin à un peu plus de 220 euros). La nuit suivante, ils se rendent à la boucherie Houzé, à la rue de la Lanterne. Dans celle-ci, le propriétaire, réveillé, les met en fuite en lançant en leur direction une barre de fer. Peu inquiets par cet imprévu, ils se rendent à la boucherie Estienne, à la rue Poissonnière (toujours dans le quartier Saint-Pierre), ils y dérobent 7 ou 8 francs (un peu moins de 200 euros) représentant les pourboires laissés par les clients en faveur des garçons-bouchers. Prenant de l'assurance, lors d'une troisième nuit consécutive, on les retrouve à la porte de la boucherie Delepierre, à la rue des Puits Wagnon et, ensuite, quelques dizaines de mètres plus loin à la boucherie Dubois. Au stade de cette énumération, on pourrait se poser la traditionnelle question : mais que fait la police ? Elle veille et fait des rondes nocturnes et au cours de l'une d'elles, la quatrième nuit, à la rue de Cologne (actuelle rue de l'Yser), deux policiers repèrent une silhouette occupée à crocheter la serrure de la porte d'un commerce. Appréhendé, l'homme sera emmené au commissariat où, un peu plus tard, ses deux complices iront le rejoindre. Il s'agit de trois individus bien connus de la police française, originaires de Paris mais vivant à Lille : Gaston Boschette alias Lagarde, filou notoire (on n'utilisait pas encore le terme de gangster venu bien plus tard avec les exploits d'Al Capone à New-York), de Laudin, un ouvrier-mécanicien et d'un maçon. Cette longue énumération de faits nous permet de constater que la police, disposant alors de peu de moyens, était néanmoins très efficace. Peut-être que le fait de se déplacer à pied, dans le noir, permettait de tomber plus facilement sur des mauvais garçons perpétrant un larçin qu'avec un véhicule aux phares allumés, bruyant et repérable de loin. Autre constatation, le nombre élevé de boucheries. 

Intéressons nous à ces commerçants qui furent, depuis le moyen-âge, membres de la Corporation des Bouchers. Celle-ci, très puissante entre le XIe et le XVe siècle, fut supprimée par la loi du 17 mars 1790, elle formait, à Tournai, la quinzième bannière des métiers. A l'origine très catholiques, les membres de la corporation faisaient célébrer quatre messes durant la semaine dans leur propre chapelle. Par la suite, certains membres furent acquis aux idées de Luther et de Calvin, on décida alors de supprimer les messes et pour éviter les dégradations des objets du culte dont certains (calice, burettes, ornements) furent dérobés par des personnages peu scrupuleux, on les fit déposer au trésor de la ville. Les bouchers faisaient l'objet d'une surveillance active de la part des magistrats communaux et ceux-ci promulguèrent de nombreux règlements à l'encontre de leur profession. On alla jusqu'à fixer le prix de la viande et même à obliger les bouchers à vendre la viande avant le soir du deuxième jour de l'abattage de la bête, passé ce délai, la viande pouvait encore être vendue à condition d'être salée. En 1850, les bouchers forains (qui vendaient la viande de porte à porte) furent invités par les édiles à s'installer dans la Petite Boucherie qui existait déjà avant le XIVe siècle mais avait été supprimée en 1808 par le maire De Rasse. Celle-ci était située entre la placette aux Oignons (au bas de la rue Perdue) et la rue de la Croix d'or (actuelle rue Arthur et EdgardHespel). Le public vit cette mesure avec d'autant plus de satisfaction qu'on y débitait la viande à un prix en rapport avec les ressources dont disposaient les classes inférieures. (à suivre) 

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