09 janv.
2012

Tournai : le "tirage au sort" !

Lors de la rétrospective consacrée aux évènements qui marquèrent l'année 1900 à Tournai, nous avons évoqué le "tirage au sort". Héritage français, ce système était d'application dans notre pays entre 1830 et 1909. Durant la dernière décennie du XIXe siècle, il fait l'objet de vives critiques. Lorsque le général J. Brassine est devenu ministre de la Guerre (c'est ainsi qu'on appelait le Ministère de la Défense à l'époque), il s'est déclaré disposé à substituer à ce système (dit de remplacement) un service militaire personnel et obligatoire comme celui déjà d'application en France et en Allemagne. Son projet fut présenté au Parlement en 1896 mais fut rejeté par les associations politiques conservatrices dirigées par Charles Woeste sous l'affirmation que "personne ne doit être contraint d'être soldat". Ce rejet fut à la base de la démission du général Brassine qui fut remplacé par Jules Vandenpeereboom qui aura vite fait d'enterrer le projet. Le système qui reste ainsi en place prévoit le service militaire obligatoire à raison d'un fils par famille. 

Ce tirage a lieu chaque année, au mois de février et se déroule dans le chef-lieu de canton. A Tournai, il a pour cadre dans la Salle des Conférences, elle se trouve dans les bâtiments qui font face à l'Hôtel de Ville, là où sont installés désormais les différents services administratifs (Etat Civil, Population, Cimetières...). Il était attribué à chaque canton un nombre de conscrits devant former le contingent. En cette année 1900, il était de 306. Les jeunes gens qui tiraient un numéro supérieur au contingentement étaient dispensés du service.

Si le soulagement était grand pour le jeune homme et il l'était tout autant pour sa famille car il faut savoir que le service durait à cette époque trois ou quatre ans. Un enfant parti servir la patrie, c'était deux bras en moins pour réaliser les travaux dans une ferme, un commerce, à l'atelier familial ou un revenu du travail perdu. Lucien Jardez dans son livre "Tournai, Tournaisis" qualifie ce système d'inique et il a totalement raison.

Si le fils d'un famille aisée avait tiré un "mauvais" numéro et devait ainsi partir accomplir son service, ses parents fortunés pouvaient payer le fils d'une famille pauvre pour le remplacer. L'auteur cite un article paru dans le Courrier de l'Escaut du 19 janvier 1850 : "Milice Nationale. Remplacement garanti. Facilités de paiement. Marché à forfait avant le tirage. le Notaire (X)..., résidant à Tournai, correspondant de la Compagnie fondée à Bruxelles pour la libération de la Milice Nationale, est chargé de traiter à des conditions avantageuses avec MM. les militaires qui voudraient se faire remplacer ou contracter forfait avant le tirage au sort". On cite que le montant demandé pour ce remplacement équivalait à la valeur d'une petite maison !

Le tirage au sort avait donné naissance à des pratiques mêlant les superstitions et la religion. Des mères cousaient, bien souvent à l'insu de leur fils, des médailles religieuses ou des amulettes et même des petits sacs en toile contenant un peu de terre prélevée sur la dernière tombe ouverte au cimetière. On dit également que certaines mères allaient rencontrer de vieilles femmes qu'on qualifiait de sorcières afin d'éloigner le mauvais sort ou d'amener une issue favorable au tirage. Ces pratiques étaient surtout l'apanage des familles pauvres qui n'avaient pas les moyens "d'acheter" un remplaçant. 

Après le tirage, les conscrits venus d'endroits éloignés du canton prévenaient leur famille du bon ou du mauvais sort en envoyant un cavalier ou un pigeon voyageur. Ensuite les jeunes gens achetaient des fleurs en papier, des rubans multicolores, des insignes qu'ils épinglaient soit sur leur poitrine, soit sur leur casquette où apparaissait aussi le numéro tiré (qu'il soit gagnant ou perdant). A partir de l'Enclos Saint-Martin, ils se répandaient alors en bandes bruyantes dans les rues de la ville pour faire la fête ou... se consoler. Moment de liesse, de libations mais aussi, parfois, de batailles rangées qui se terminaient au poste de police.


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