24 déc.
2011

Tournai : conte de Noël aux cinq clochers

Retrouvailles.

Une nouvelle fois, Pierre jeta un oeil sur le calendrier. Il lui indiquait la date du 23 décembre. Après s'être réchauffé d'une tasse de café, Auguste, le facteur, venait de le quitter afin de poursuivre une longue tournée rendue plus pénible encore par la neige et le verglas. Pierre tenait toujours dans la main, la carte qui lui avait été remise quelques instants auparavant, elle n'avait pas été expédiée depuis l'autre bout du monde, elle venait simplement de Tournai où était partie habiter, sa fille Virginie, au lendemain des funérailles de son épouse en janvier 2002. Il y avait près de dix ans qu'il n'avait plus vu son unique fille. Celle-ci avait reproché à son père d'avoir tardé à appeler le médecin lorsque sa mère fut prise du malaise qui allait l'emporter en quelques heures. 

"Papa, si on profitait de cette fête de Noël pour nous rencontrer, que dirais-tu de venir passer le réveillon chez moi, à la rue du Château l'Abbaye, viens dans le courant de l'après-midi, on a tant de choses à se dire, Virginie"

Après l'avoir lue, Pierre rangea la carte postale représentant un sapin illuminé, sur le dressoir de séjour, là où il mettait les factures que bien souvent il oubliait de payer. 

La journée du 24 décembre se déroula comme toutes celles qui forment une année. Dans la maisonnette, il n'y avait ni sapin, ni crèche, ni décorations, toutes ces petites choses appelées à magnifier la fête de Noël dormaient au grenier sous une couche de poussière, à l'endroit où Marie, sa femme, les avaient entreposées quelques jours avant de les quitter définitivement. La pendule venait d'égrainer sept coups, depuis près de deux heures, la nuit était tombée. Machinalement, le regard de Pierre se posa sur ce fatras de papiers qu'il se promettait chaque jour de trier, son attention fut attirée par la carte au magnifique sapin qui semblait clignoter à la lueur vacillante des flammes de l'âtre. Il la saisit et se mit à relire le petit texte, une larme coula lentement sur son visage ridé. Il décida de répondre à l'invitation.

Un peu plus de sept kilomètres séparaient sa maison de l'appartement de sa fille et, à cette heure, le dernier bus venait de passer, il se dit que la distance ne l'effrayait pas car, il y a bien longtemps, il l'avait tant de fois parcourue à pied pour se rendre à l'école ou au bal avec Marie. Pierre ne souçia pas de la bise qui s'était mise à souffler durant l'après-midi, ni des flocons de neige qui avaient commencé à virevolter peu avant son départ. 

"Je vais passer par les chemins campagnards, cela me fera gagner du temps" pensa-t-il. Il avala les premier kilomètres à un bon rythme, glissant parfois sur une plaque de glace dissimulée sous un mince tapis blanc ou évitant une souche d'un vieil arbre abattu par les tempêtes du dernier automne. Arrivé à mi-chemin, le sentier montait légèrement et il vit, au loin, les lumières de la ville, reconnut le pinceau du laser d'une discothèque et devina les cinq clochers au travers des bourrasques de neige. Dès ce moment, il se heurta de front au vent du Nord qui venait lui mordre le visage l'obligeant à fermer les yeux à cause de ces centaines de petites étoiles de glace qui lui fouettaient la peau. Le souffle devint court, le froid lui bloqua les poumons rendant la respiration de plus en plus difficile, ses jambes refusèrent de le porter et il s'affala avec un bruit mat dans l'épais manteau neigeux, c'est à cet instant qu'il regretta de n'avoir jamais acheté un portable qui lui aurait permis d'appeler de l'aide. 

Dans la cité des cinq clochers, Virginie allait régulièrement à la fenêtre et scrutait le haut de la rue par où devait inévitablement déboucher son père. Sur la table, elle avait placé deux assiettes, deux verres et des bougies, le paquet contenant un Gsm acheté le jour même à la télé-boutique était déposé bien en évidence. Le civet de marcassin mijotait sur la cuisinière et la bouteille de vin du Médoc qu'appréciait Pierre avait été remontée de la cave pour être à température idéale. Cette chaude ambiance de Noël qui réjouit les corps et les âmes était traduite par ces multiples décorations confectionnées avec amour par le jeune femme.  

Peu avant minuit, les cloches de la cathédrale Notre-Dame se mirent à sonner joyeusement appelant les fidèles tournaisiens à la Messe de la Nativité. Virginie laissa retomber le rideau et comprit que son père ne viendrait pas, que le pardon et la réconciliation ne seraient pas encore pour cette année, sans avoir mangé, elle éteignit les lumières et alla se coucher. 

Elle fut réveillée par de longs coups de sonnette, à la porte de l'appartement se tenaient deux policiers à la mine contrariée. Avec les précautions d'usage, ils lui annoncèrent qu'en début de matinée, un fermier se rendant avec son tracteur dans le village voisin avait découvert, à moins de trois kilomètres des premières habitations de la ville, le corps de son père, à demi-enseveli par la neige, le visage serein, un léger sourire aux lèvres. Il tenait encore dans la main un petit paquet, emballé dans un papier brillant de couleur rouge et fermé par une cordelette dorée. Avant de partir, ils le lui remirent. Elle le retourna plusieurs fois et se décida finalement à l'ouvrir. Les yeux remplis de larmes, elle découvrit la montre en or portée par sa maman aux grandes occasions, celle qui lui avait été promise pour ses vingt ans. Pierre avait griffoné quelques mots sur un bout de papier placé dans l'écrin : "A Virginie, ma douce fille, pour fêter nos retrouvailles, un vrai miracle de Noël" !

(S.T. le 24 décembre 2011)


11:52 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, conte, noël |

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